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Anticosti : la chasse au pétrole extrême

La légitimité de la cause environnementale

Paul Beaucage

Grâce aux succès d’estime remportés par des œuvres dramatiques comme La Répétition (1990), Don Quichotte (1997-1998) et L’Odyssée (2000-2003) [1], Dominic Champagne a acquis une réputation plutôt enviable d’auteur, de metteur en scène, de rebelle qui n’hésitait pas à contester l’ordre établi afin d’interpeller vigoureusement le public auquel il s’adressait.

Cependant, entre les années 2004 et 2010, l’artiste pluridisciplinaire s’est considérablement assagi en créant des spectacles à grand déploiement éminemment conventionnels pour le Cirque du Soleil et en tournant le dos à une certaine forme d’originalité artistique. De sorte que l’on pouvait craindre, de manière légitime, que Champagne ne se complaise jusqu’à la fin de sa carrière dans une espèce d’académisme stérile, voire dans une suffisance esthétique lucrative.

Cela dit, il faut reconnaître que Dominic Champagne a fait des interventions citoyennes remarquées afin de pousser la population québécoise à prendre conscience de l’importance des questions écologiques. Toutefois, le spectacle qu’il a conçu avec le biologiste Jean Lemire afin de promouvoir la cause environnementale, Paradis perdu (2010), a constitué un échec critique des plus mérités. En conséquence, malgré l’indéniable bonne volonté qui animait sa démarche, on pouvait opportunément se demander si Champagne ne s’aventurait pas dans un domaine très périlleux en réalisant le long métrage documentaire Anticosti : la chasse au pétrole extrême (2014). Néanmoins, il importait de donner au réalisateur le bénéfice du doute…

Une étude thématique approfondie

Ayant tiré une bénéfique leçon de la déconvenue causée par Paradis perdu, Dominic Champagne s’est ici éloigné d’une forme de romantisme écologique exacerbé pour dépeindre le processus imminent d’extraction pétrolière dans une île que l’on a surnommée « la perle du Saint-Laurent ». Certes, Champagne croit encore à l’émotion, mais dans la mesure où elle demeure complémentaire de la raison. Dès lors, le réalisateur a effectué une recherche très pénétrante grâce à laquelle il a pu interroger des spécialistes de différents domaines scientifiques afin qu’ils lui permettent de jauger adéquatement, rigoureusement, la situation à laquelle nous sommes confrontés, sur le plan environnemental, à Anticosti. De plus, il évite de sombrer dans les clichés en traçant un tableau exceptionnellement instructif des tenants et aboutissants de l’extirpation du pétrole de schiste dans l’île du Saint-Laurent. Conscient de l’importance d’informer objectivement le spectateur, Champagne nous révèle que le mécanisme d’extraction du pétrole, par fracturation hydraulique, peut s’avérer singulièrement néfaste pour les Anticostien·ne·s, voire pour l’ensemble des Québécois·es. Pourtant, contrairement à ce à quoi il s’attendait, Champagne constate que la population anticostienne apparaît divisée par rapport à la volonté du gouvernement du Québec et de l’entreprise Pétrolia consistant à sonder le sous-sol de l’île d’Anticosti afin d’y puiser le combustible. En effet, si les uns considèrent que l’exploitation du pétrole à Anticosti entraînerait des conséquences catastrophiques pour les habitant·e·s de la région, les autres croient fermement que cette activité industrielle pourrait engendrer des retombées économiques appréciables dans une municipalité où les emplois demeurent rares depuis qu’une importante diminution de l’activité touristique s’est fait sentir, au début des années 2000. Cependant, l’essentiel des insulaires s’entend pour dire que l’on doit absolument éviter que l’exploration ou l’exploitation pétrolière ne dévaste l’environnement enchanteur d’Anticosti. Or, Dominic Champagne parvient à démontrer, dans l’ensemble de sa narration, comment les processus de puisage du pétrole rendent inéluctables les déprédations au sein des endroits où ces activités ont lieu.

Une mise en scène novatrice

Si le documentaire didactique de Dominic Champagne se révèle particulièrement convaincant, c’est surtout en raison du remarquable équilibre qui existe entre son esthétique et son contenu. Ainsi, malgré son inexpérience cinématographique, Champagne a su établir, notamment grâce à la collaboration de techniciens compétents, une écriture filmique fort élégante qui rend son propos limpide et prégnant. Dans cette perspective, le cinéaste adopte une photographie originale tandis que le montage de l’œuvre témoigne de sa brillante dextérité. De plus, le documentariste évite la monotonie visuelle en variant régulièrement les angles de prise de vue du film, en jouant subtilement sur la durée de ses plans, en effectuant des mouvements de caméra inattendus et en créant une succession d’images cohérentes et significatives. Quant au volet sonore, Champagne s’appuie avec à-propos sur la figure théâtrale du monologue en ayant recours à la narration en voix hors-champ. Cependant, le réalisateur se garde d’utiliser ce procédé de façon abusive puisqu’il demeure constamment à l’écoute des différents témoins de son film, bien que leurs opinions s’opposent quelques fois aux idées qu’il défend avec combativité.

Même si Anticosti : la chasse au pétrole extrême comporte quelques défauts, il s’impose comme un premier film fort réussi pour Dominic Champagne. Assurément, notre homme possède encore un sens artistique aigu et une volonté d’instruire le public qui nous apparaît très appréciable. Il n’en tient donc qu’à cet auteur et metteur en scène, indépendant de fortune, de choisir des sujets appropriés, conformes à son engagement sociopolitique, et d’éviter de tomber dans les rets de la production culturelle commerciale. S’il garde le cap sur de tels objectifs, Champagne ne manquera pas de créer d’autres œuvres, cinématographiques, télévisuelles ou théâtrales, qui répondront aux attentes d’un public justement exigeant envers ce polygraphe hors du commun.

NOTES

[1] La première a été écrite par Champagne lui-même, tandis que les deux autres sont des adaptations des célèbres œuvres littéraires éponymes de Cervantès et d’Homère.

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