Dossier : Changements climatiques - L’urgence d’agir

S’adapter aux changements climatiques ?

Marylène Ricard

À l’heure où les chefs d’État du monde hésitent à fixer des objectifs contraignants de réduction des émissions de carbone et où l’obtention d’un accord international paraît illusoire, les effets des changements du climat, eux, sont bel et bien réels. Et au Québec, ces effets sont pour le moins surprenants : par centaines, des réfugiés nouveau genre se pressent maintenant à nos portes…

Vers une biodiversité enrichie

À l’échelle planétaire, toutes les analyses prévoient que les changements climatiques réduiront la biodiversité. Dans de nombreuses régions, les conditions climatiques ne seront probablement plus favorables à plusieurs espèces. Toutefois, au Québec, on prévoit une augmentation potentielle du nombre d’espèces animales et végétales. Ce paradoxe s’explique surtout par la position nordique du territoire québécois, dont les basses températures hivernales et la courte saison estivale limitaient historiquement la répartition de nombreuses espèces. Ainsi, bon nombre d’espèces présentes par exemple aux États-Unis pourraient, au fur et à mesure que le climat se réchauffe, migrer progressivement vers le nord et investir le territoire québécois.

Ces changements sont déjà observables. Par exemple, au Québec, les observations des ornithologues montrent sans ambiguïté la présence croissante et de plus en plus nordique du cardinal rouge depuis 50 ans, un oiseau qui était confiné à la région montréalaise dans les années 1960. Dans le nord du Québec, le réchauffement climatique a clairement provoqué l’avancée de la limite des arbres d’une dizaine de kilomètres vers la baie d’Hudson. Plus surprenant encore : dans l’est du Canada, la limite septentrionale de répartition de 80 espèces de papillons s’est déplacée en moyenne de 140 kilomètres vers le nord entre 1970 et 2012. Pour les biologistes et gestionnaires de la conservation, l’arrivée de ces nouvelles espèces pose un défi de taille et peut avoir des effets complexes et majeurs sur les écosystèmes actuels comme sur les sociétés humaines.

Se préparer à l’imprévu

L’explosion du nombre de cas recensés de maladie de Lyme au Québec est un exemple éloquent des conséquences que peut avoir la progression de nouvelles espèces sur notre territoire. Cette maladie est causée en Amérique du Nord par la bactérie Borrelia burgdorferi transmise par la tique à pattes noires, elle-même le plus souvent propagée par la souris à pattes blanches. Or, ces trois espèces se propagent actuellement rapidement vers le nord. Ainsi, le nombre de cas annuels, qui variait de 2 à 14 entre 2004 et 2010, est passé à 32 en 2011, puis à 141 en 2013 !

Vous l’avez compris, le temps est maintenant venu de s’adapter aux conséquences du réchauffement climatique, devenues incontournables. En plus de nécessiter des actions directes au cas par cas, une surveillance constante et rigoureuse des écosystèmes et des espèces problématiques est de mise. L’outil de détection Sentinelle, mis en place récemment par le ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec, est un exemple de programme visant à accroître notre vigilance face aux changements en cours. Composé d’une application mobile et d’un système cartographique accessible sur le web, cet outil permet aux professionnel·le·s de l’environnement comme aux citoyen·ne·s de localiser et de signaler les espèces exotiques envahissantes, qui progressent et s’établissent à grande vitesse au détriment des espèces natives.

L’acquisition de connaissances sur le fonctionnement des écosystèmes et le développement des sciences dites « prédictives » deviennent aussi essentiels pour tenter d’anticiper les changements à venir. De plus, pour augmenter notre capacité collective à réagir aux « surprises écologiques », une réforme des systèmes de gestion est également nécessaire afin que ceux-ci deviennent suffisamment flexibles pour être ajustés rapidement aux changements observés.

La responsabilité du Québec pour le sauvetage de la biodiversité continentale

En dehors des problèmes que peut engendrer l’arrivée de certaines espèces dans nos écosystèmes, il y a également lieu de se demander quelle sera la place des espèces non problématiques au Québec, et plus particulièrement des espèces rares et menacées. Plusieurs espèces qui risquent de voir leurs populations réduites de manière drastique plus au sud pourraient trouver chez nous des conditions climatiques propices. Face à ces « réfugiés du climat », le Québec et le Canada ont une importante responsabilité en matière de conservation de la biodiversité. Cette responsabilité est un argument de poids en faveur de la préservation et de la restauration des habitats et de la création de nouvelles aires protégées.

Les espèces devront pouvoir trouver chez nous des habitats favorables à leur déplacement et à leur établissement, dans les régions fortement anthropisées du sud de la province comme dans le nord du Québec. Des projets comme celui du parc national Albanel-Témiscamie-Otish, qui couvre un immense territoire de plus de 11 000 km2 dans les régions nordiques particulièrement sensibles aux changements du climat, ont une importance toute particulière. La forme allongée du futur parc, qui s’étale du sud-ouest au nord-est, est également tout indiquée pour faciliter le déplacement des espèces qui montent vers le nord. Malheureusement, la création du parc tarde à se concrétiser bien que le territoire ait été mis sous réserve en 2007. De façon générale, tout porte à croire que le Québec ne rencontrera pas ses objectifs de création d’aires protégées pour 2015. Or, dans un monde devenu dynamique sous l’effet d’un changement rapide du climat, la survie de nombreuses espèces dépendra sans doute de notre capacité à mettre en place sans tarder un réseau d’aires protégées cohérent et d’envergure qui pourra servir de refuge continental.

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