L’État, les moeurs et la morale

No 56 - oct. / nov. 2014

Politique

L’État, les moeurs et la morale

La philosophie morale de Ruwen Ogien, complexe et pleine de subtilités, ne m’a pas laissé indifférent. Au contraire, provocante, elle m’a profondément questionné. Vous ne trouverez pas toutefois ici une synthèse analytique de sa pensée développée dans de multiples ouvrages. J’utilise trois de ses livres (L’éthique aujourd’hui, La guerre aux pauvres commence à l’école et L’État nous rend-il meilleurs ?) pour clarifier et préciser les rapports que j’entrevois entre État, mœurs et morale.

Quelques définitions

L’État : pouvoir politique qui, en plus de défendre sa place dans l’ordre international, cherche à maintenir l’ordre social, en reproduisant les rapports de force inégaux entre classes sociales, entre hommes et femmes, entre urbains et ruraux, entre communautés ethniques et entre régions.

L’État, comme nous l’enseigne Gramsci, repose sur un mélange de coercition et de consentement. Moins l’État reçoit l’appui de la population, plus il utilise les moyens répressifs. L’État qui ne s’appuie que sur la répression est à la fois un État dictatorial et un État en crise.

L’État que l’on qualifie aujourd’hui de démocratique ne représente pas le peuple. Il est dominé par les maîtres de l’économie qui déterminent ses marges de manœuvre. Ce pouvoir politique de l’oligarchie est cependant limité parce que la démocratie rend heureusement possible, à travers la liberté d’expression et d’organisation dont bénéficient différents acteurs sociaux, une plus grande influence des forces sociales subordonnées sur le fonctionnement de l’État. Pour reprendre la formulation de Jacques Rancière, « les États démocratiques sont des États de droit oligarchiques, c’est-à-dire […] des États où le pouvoir oligarchique est limité par la double reconnaissance de la souveraineté populaire et des libertés individuelles [1] ».

Les mœurs quant à elles désignent des habitudes de vie et des comportements sanctionnés par des coutumes et jugés acceptables dans une société. Pour Montesquieu, les lois dépendent des mœurs et, si elles peuvent contribuer à former ces dernières, le pouvoir législatif qui voudrait les transformer serait tyrannique. Pourtant, dans le monde contemporain, des lois ont légalisé ce qui était condamné par la majorité des citoyen·ne·s et ont, dans un relatif court temps, concouru à modifier le jugement de celle-ci. Ainsi, Pierre-Elliott Trudeau, ministre de la Justice sous le gouvernement libéral de Pearson, fit adopter en 1969 par la Chambre des Communes une loi « omnibus » dont un des articles décriminalisait l’acte homosexuel. Cette loi, qui contrevenait à ce que pensait la majorité de la population, contribua fortement à marginaliser l’homophobie de celle-ci.

La morale ou l’éthique distingue le bien du mal. À l’instar d’Ogien, je traite ces deux termes comme des synonymes, et je renvoie à son ouvrage L’éthique aujourd’hui ceux et celles qui veulent comprendre les différentes approches philosophiques de la morale (utilitariste, déontologique, etc.).

Face à l’État et aux mœurs, Ogien préconise une morale minimale se limitant à éviter de nuire délibérément à autrui.

L’éthique minimale

Libertaire, Ogien combat la droite morale qui, affligée par l’effondrement d’un certain ordre moral, défend « le goût de l’effort, le sens de la hiérarchie, le respect de la discipline, le contrôle des désirs, la fidélité aux traditions, l’identification à la communauté nationale, et la valorisation de la famille « naturelle » et hétérosexuelle [2] ».

La morale libertaire de l’auteur s’avère, au contraire, « extrêmement positive pour tout ce qui concerne les relations sexuelles ou autres entre adultes consentants, et elle admet pratiquement sans aucune réserve la liberté de disposer de son propre corps et de sa propre vie (qui inclut celle de changer de forme extérieure ou de sexe, de mettre ses capacités de procréer ou de donner du plaisir à la disposition d’autrui contre rétribution, de se nuire à soi-même en se suicidant ou en utilisant des drogues de toutes sortes, etc.) [3] ».

Je partage globalement ces positions d’Ogien. Je combats les mœurs et les politiques qui veulent régir les relations sexuelles, quelle que soit leur nature, entre adultes consentants. Et, pour des raisons plus politiques que morales, je m’oppose à toutes les mesures étatiques interdisant l’alcool, le jeu, la drogue ou la prostitution, car comme l’expérience l’a démontré, elles ouvrent inévitablement la porte aux organisations mafieuses.

Ogien oppose cette éthique minimale, qui proscrit de nuire intentionnellement à autrui, à une éthique maximaliste dans laquelle l’État définirait ce qu’est le sens de la vie ou ce qu’est la vie bonne. Je partage également cette position. Il appartient à chaque individu de définir ce qu’est le sens de sa vie et la voie de son bonheur, tandis que l’État doit faciliter la vie commune d’individus qui n’apportent pas nécessairement les mêmes réponses aux questions existentielles fondamentales. Là s’arrête mon accord avec ce philosophe. Je n’adhère pas à sa morale de l’intention ni à sa conception d’un État moralement minimal.

L’intention

Ogien reconnaît que certains actes peuvent affecter indirectement autrui, mais n’étant pas intentionnels, il tend à les absoudre.

Le fumeur, par exemple, ne désire pas intentionnellement endommager sa santé ou celle d’autrui, mais c’est probablement ce qui va arriver. De même le joueur compulsif ou le drogué peut réduire sa famille à la pauvreté, même si ce n’est pas son objectif. Le fumeur, le drogué et le joueur compulsif connaissent plus ou moins clairement les conséquences de leur agir. Mais ils ne veulent ou ne peuvent en assumer la responsabilité.

Les États-Unis ne se sentent pas coupables des dommages collatéraux sur les civils engendrés par les drones de combat. Mais les dommages collatéraux, créés par l’individu ou par l’État, devraient, me semble-t-il, être moralement condamnés.

L’État doit-il nécessairement réprimer ces actes ? Je ne le pense pas. Sans l’interdire, l’État a limité l’usage du tabac dans les lieux publics et a accru sa taxation afin de le rendre moins accessible. Cette politique a réduit le nombre de fumeurs au bénéfice de la santé de tous et toutes. L’État, par contre, a interdit les drogues. Cela a ouvert la porte aux organisations mafieuses, sans faire diminuer de façon appréciable le nombre de drogués. Afin de limiter la puissance mafieuse, Loto-Québec, société d’État, exerce un monopole sur les jeux de hasard et d’argent au Québec. Mais des citoyen·ne·s condamnent avec raison ses campagnes de publicité qui, tout en augmentant les dividendes versés à l’État, accroissent le nombre de joueurs compulsifs.

Il faut étudier cas par cas ce que l’État peut faire et ce qu’il ne doit pas faire. Il n’y a pas ici de principes universels applicables à toutes les situations. Mais il me semble évident que les actes qui entraînent des dommages collatéraux sont immoraux, que l’État intervienne ou non.

La morale minimaliste du libertaire Ogien rejoint celle des libertariens : la liberté de l’individu transcende toute autre valeur. Pourtant, notre auteur défend les politiques publiques de santé, d’éducation et de protection des travailleurs, tandis que les libertariens les condamnent au nom de la même valeur transcendante de la liberté. Comment expliquer ce paradoxe ? Je crois qu’il relève de sa définition de l’ennemi à combattre et de sa conception de l’État.

L’ennemi à combattre

L’adversaire que combat le philosophe Ogien est la droite morale. Je n’ai aucune sympathie pour cette droite, mais il me semble que la droite néolibérale qui privilégie l’extension du marché au détriment de l’État est un courant plus dangereux.

Le gouvernement Harper, comme les républicains états-uniens de tendance évangéliste, est à la fois conservateur moralement, répressif au plan intérieur, va-t-en-guerre au plan international (comme en témoigne son appui inconditionnel à Israël) et néolibéral. Mais ces convergences de courants différents ne vont pas de soi. Comme les libertariens et un nombre non négligeable de libéraux, on peut être néolibéral économiquement sans partager les positions de la droite morale. On peut également être conservateur et, en défendant les prérogatives étatiques de la nation, s’opposer au néolibéralisme. Il faut donc distinguer les différents courants de droite.

Le courant néolibéral m’apparaît le plus dangereux, car son orientation favorise l’expansion des multinationales qui, surtout sur le plan financier, encadrent et délimitent les marges de manœuvre des États. Le philosophe Ogien ne le voit pas, car il ne reconnaît, en pratique, que le caractère répressif de l’État, ignorant son caractère hégémonique.

L’État ne représente ni le peuple ni une classe dominante : il est le lieu d’une lutte idéologique, politique, morale et économique entre différents acteurs. L’État cherche à maintenir l’ordre social en reproduisant les rapports de force au sein de la société. Pour ce faire, pour assurer le consentement des acteurs dépendants aux acteurs dominants, il doit, sans remettre en question la domination de ceux-ci, se résigner à des concessions correspondant aux contre-pouvoirs que ceux-là exercent. Or le néolibéralisme, subordonnant l’État au développement international du marché, affaiblit sa capacité hégémonique et l’incite à être plus répressif.

Le titre du chapitre VI de L’État nous rend-il meilleurs ? s’intitule significativement « Les inégalités économiques n’ont aucun sens moral ». Je suis moi aussi opposé aux politiques néolibérales qui favorisent l’extension des inégalités économiques. La défense de la liberté de l’individu, qui comprend la liberté de pensée, d’expression, de réunion, d’organisation et de manifestation, doit être étroitement liée à la défense d’une égale liberté entre les individus, ce qui implique une certaine égalité économique. Et pour contrer les libertariens, disciples inconditionnels de la concurrence et de la compétitivité, il faut défendre des politiques favorables à la solidarité.

La lutte politique contre la domination, l’exploitation et la destruction de notre habitat naturel, en renforçant les contre-pouvoirs des dominé·e·s, est indissociable d’une lutte morale contre les porteurs d’une liberté individualiste et pour une liberté étroitement associée à l’égalité et la solidarité.


[1La Haine de la démocratie, Paris, La Fabrique, 2005, p. 81.

[2L’État nous rend-il meilleurs ?, Folio, 2013, p.12

[3Ibid., p. 28. Le chapitre 10 de L’éthique aujourd’hui (Folio, 2007, p. 169-194) explique et développe cette position.

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