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Protestations au Brésil en 2014

Un renouvellement de la gauche sans soulèvement populaire

International

Charmain Levy

La série de manifestations au Brésil en juin-juillet 2013 a pris tout le monde par surprise, jusqu’à ses militantes et militants les plus engagés, instigateurs du Movimento do Passe Livre (MPL, Mouvement pour la gratuité des transports en commun). L’ampleur de la mobilisation n’était pas anodine, regroupant des personnes de plusieurs horizons pour des manifestations à un rythme soutenu. On ne peut donc pas nier le dynamisme de la société civile brésilienne du 21e siècle.

La mobilisation sociale de 2013 était sans contredit d’une ampleur exceptionnelle. Ce qui a commencé par une manifestation « traditionnelle » organisée par le MPL, une petite organisation composée de jeunes étudiant·e·s et de professionnel·le·s tout récemment diplômés, de la classe moyenne inférieure, est devenu un mouvement ayant réussi à recueillir l’approbation et la sympathie d’un large public [1], malgré le fait que les médias traditionnels aient tenté de présenter les manifestantes et les manifestants comme des vandales agressifs, alors qu’en fait ils ont été violemment réprimés par les forces de l’ordre.

Un réveil politique des classes moyennes

Cette brutalité policière a d’ailleurs touché une corde sensible de la population brésilienne, car les jeunes de la classe moyenne ne sont pas les victimes habituelles de la violence politique. La répression est un traitement habituellement réservé aux classes inférieures de la société. Le mécontentement social ne s’exprimait plus seulement contre l’augmentation de dix cents pour les transports publics, mais en faveur du droit de manifester et à l’encontre d’un État et de ses gouvernements incapables d’être véritablement redevables vis-à-vis de la population.

Le mécontentement populaire s’est affirmé à l’encontre de l’image cultivée par l’élite politique brésilienne au fil des ans, soit celle d’une puissance émergente (le « B » dans les BRIC), d’un modèle démocratique exemplaire, qui a donné au monde le Forum social mondial ou le budget participatif et mis en place de nombreuses politiques publiques visant à réduire la pauvreté, mesures efficaces puisque celle-ci a diminué du tiers.

La polarisation du conflit questionnait donc le modèle brésilien. En effet, les Brésilien·ne·s se sentent étrangers dans leur propre pays en matière d’influence politique. Tant la gauche que la droite favorisent un modèle de réussite économique, de progrès, de réduction de la pauvreté et de démocratie, alors que le quotidien de la plupart des Brésilien·ne·s reste difficile et les pousse à la contestation de l’ordre établi et des priorités de leurs élites.

Alors que leur pays connaît une période de croissance et de prospérité, les citoyen·ne·s s’attendent à de meilleurs services publics dans les domaines de la sécurité des personnes, de la santé, des transports, de l’éducation, du logement et de l’organisation urbaine. Les Brésilien·ne·s en ont assez de l’hypocrisie véhiculée par cette image de projets grandioses qui permettent aux gouvernants de se pavaner sur la scène internationale et dans les médias nationaux, sans qu’ils soient utiles pour une grande partie de la population.

Au même moment se dessinait un nouvel enjeu de classe. Les anciennes classes moyennes, autrefois privilégiées, ressentent un malaise à partager certains lieux publics, comme les avions ou les salles de cinéma, avec leurs domestiques et leurs plombiers. Elles rechignent également à être gouvernées par d’ex-syndicalistes.

L’essoufflement du Parti des travailleurs

Une autre cause de l’impact de la protestation du MPL dans la population brésilienne, touchant de larges couches de la population urbaine des mégapoles comme des villes de taille plus modeste, c’est une certaine désaffection, ou à tout le moins une volonté d’envoyer un message clair au gouvernement du Parti des travailleurs (PT) et à l’ensemble de l’élite politique de la part des nouvelles classes moyennes.

Le PT, un parti social-démocrate, au pouvoir depuis plus d’une décennie, était à l’origine issu des mouvements sociaux. Son long séjour au pouvoir lui a permis de coopter une partie des anciennes élites politiques, mais l’a également transformé. Depuis l’élection de Lula à la présidence du pays, les mouvements sociaux qui se situent dans l’orbite du PT ont instauré une sorte de modus vivendi avec celui-ci : ils n’ont pas renoncé à leurs revendications, ils ont parfois contesté, parfois collaboré avec le pouvoir, mais ils se sont toujours gardés de déstabiliser le pouvoir du PT.

En 2013, pour calmer le mécontentement, les gouvernements du PT ont montré des signes d’ouverture. Ils ont rencontré certains leaders du MPL et ont entamé un dialogue. Les représentant·e·s du PT ont voulu faire des concessions afin de ramener l’ordre et le calme parmi la population. Cependant, il n’y a pas eu de changement de cap du gouvernement national ni sur le plan des politiques publiques ni concernant ses alliances avec la droite. Tout au mieux, quelques concessions à des groupes ciblés ont permis de restaurer une paix sociale précaire.

En ce qui concerne les mouvements sociaux populaires et la gauche, les protestations de 2013 leur ont offert un espoir et une visibilité publique à la fois aux plans national et international. Dans ce réseau, on trouve aujourd’hui de nouveaux mouvements formés dans la foulée des Forums sociaux mondiaux des années 2000, des mouvements plus traditionnels et des voix dissidentes issues de la gauche du PT.

Ces groupes organisés à travers l’ensemble du territoire, surtout en milieu urbain, ont continué leurs luttes pendant l’année 2013-2014, mais de façon moins spectaculaire que lors des grandes manifestations de l’été 2013. Il y a eu en effet une reprise des luttes sociales qui se sont manifestées sous diverses formes : grèves de certains syndicats locaux contre leur direction bureaucratique ; occu­pations de terrains et de bâtiments urbains par les mouvements actifs sur les enjeux de logement ; grèves étudiantes ; manifestations contre la répres­sion policière dans les périphéries urbaines ; protestations de peuples autochtones contre l’expansion de la culture du soja sur leurs territoires ; et bien sûr manifestations dans plusieurs grandes villes contre le coût prohibitif et la corruption entourant la Coupe du monde de football. Un nouvel espace politique s’est ouvert pour une nouvelle génération de militant·e·s de gauche.

Les mobilisations de 2014

À la veille de ce grand événement sportif, en juin 2014, certaines de ces luttes se sont radicalisées, profitant d’une visibilité accrue et exerçant leur pouvoir de paralyser la vie économique et sociale dans les grandes villes. À São Paulo, le gouverneur de droite n’a pas hésité à se servir d’une force policière brutale contre les employé·e·s des transports publics. Le gouvernement national du PT et les gouvernements locaux ou régionaux que ce parti contrôle ont pour leur part opté pour de petites concessions en termes de politiques publiques, surtout celles affectant les secteurs les plus pauvres de la population.

Mais la tenue de la Coupe du monde a entraîné le renforcement de l’appareil répressif et la criminalisation des mouvements sociaux. Plus de 250 millions $ ont été dépensés pour assurer la « sécurité » de cet événement. En même temps, le pouvoir a fait usage d’une propagande nationaliste pour rallier la population autour d’un projet de fierté nationale.

En vain pourtant, puisque de nombreuses manifestations ont eu lieu dans la plupart des grandes villes brésiliennes, se heurtant à un dispositif policier particulièrement imposant. Dans plusieurs métropoles, on a vu des manifestations contre l’expulsion des habitant·e·s de bidonvilles pour faire place à l’infrastructure sportive, contre les règles imposées par la FIFA sur les vendeurs ambulants, et d’autres encore organisées par le mouvement Não vai ter copa (« il n’y aura pas de Coupe »), questionnant les dépenses faramineuses pour l’événement ainsi que la corruption politique et celle de la FIFA. Les médias brésiliens ont pour la plupart choisi de les traiter comme une nuisance. Quant à la presse internationale, elle s’est contentée d’une couverture sensationnaliste, sans chercher à comprendre les enjeux politiques soulevés par les manifestant·e·s.

L’horizon électoral de 2014

Les questions soulevées par ces mobilisations ne figurent toutefois pas parmi les enjeux des élections présidentielles et de gouverneurs en 2014. Il y a même un virage conservateur de plusieurs candidat·e·s concernant la loi, l’ordre et la morale sociale. Et le PT a tendance à mettre plus d’énergie à satisfaire ses adversaires de droite que sa base traditionnelle de gauche pour assurer non seulement les élections, mais aussi la stabilité gouvernementale.

Malgré son élan, cette nouvelle génération de gauche n’a pas encore approfondi des références et des stratégies pour un nouveau projet politique. Il semble qu’elle ne soit pas prête à traduire ses revendications sociales en campagne politique, même devant la menace de la candidate écologiste Marina Silva.

Il y a donc risque que ne se répète le scénario de 2010, alors qu’au deuxième tour plusieurs se sont rallié·e·s sans enthousiasme à la candidature de Dilma Roussef afin de contrer la droite, optant ainsi pour quatre ans d’un gouvernement moins pire. Mais il n’est pas encore dit que l’histoire pourra se répéter.

P.-S.

Photo : 20minutes.fr

NOTES

[1] Voir Thais Mikie De Carvalho Otanari, « Mobilisations populaires au Brésil – Le géant s’est réveillé », À bâbord !, no 51, octobre-novembre 2013.

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