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Glenn Greenwald

Nulle part où se cacher

Philippe de Grosbois

Glenn Greenwald, Nulle part où se cacher, JC Lattès, 2014, 360 p.

Écrit dans la foulée des reportages donnant suite aux révélations d’Edward Snowden, et donc dans une certaine urgence, Nulle part où se cacher présente de manière exhaustive « l’affaire Snowden », du point de vue du journaliste qui reçut l’ensemble des fichiers amassés par l’ancien sous-contractant de la National Security Agency (NSA).

Les deux premiers chapitres de l’ouvrage se lisent comme un roman d’espionnage : Greenwald y raconte les démarches de Snowden pour prendre contact avec lui de manière sécurisée. Les méthodes raisonnablement sécuritaires d’encryption, complexes à installer, ont failli faire perdre à Greenwald cette mine de documents. C’est grâce à l’intervention de la discrète mais solide documentariste Laura Poitras, à qui Snowden a écrit devant l’incapacité de communiquer de manière substantielle avec Greenwald, que ce dernier prendra finalement connaissance des dossiers de la NSA. S’ensuit une visite de dix jours à Hong Kong, durant lesquels seront planifiées les premières publications journalistiques. Loin d’être anecdotique ou voyeur, le récit de Greenwald nous permet de mieux connaître Snowden, animé par une sorte d’existentialisme patriotique, de même qu’il nous éclaire sur les dilemmes posés par la publication des documents. La remise en question de l’attitude traditionnelle de concertation avec le gouvernement impliqué dans les révélations, préalablement à la publication, sera déterminante, tant pour les journalistes basés à Hong Kong que pour le journal The Guardian.

Le chapitre trois, à lui seul, fait près du tiers de l’ouvrage. Cette centaine de pages est probablement l’une des recensions les plus exhaustives de l’ensemble des documents de la NSA portés à l’ensemble du public. À ce titre, il aurait été pertinent de présenter ces données de manière plus pédagogique : certain·e·s pour-raient se perdre dans tous les acronymes et noms de code. Néanmoins, la démonstration de Greenwald convainc. Le portrait qui se dégage de tous ces fichiers est la volonté de tout collecter : la NSA n’aspire à rien de moins que l’élimination de la vie privée numérique à l’échelle du globe, et passe bien près d’y parvenir. Il est significatif que la NSA et ses partenaires des Five Eyes puissent compter sur l’apport de nombreuses corporations privées : sous-traitants de la défense, mais aussi géants de la téléphonie et de Silicon Valley. À l’instar du scandale Blackwater, fruit du travail de Jeremy Scahill, collègue de Greenwald à The Intercept, cette proche collaboration révèle que les prérogatives séculaires des États sont de plus en plus partagées avec les entreprises privées.

En fin d’ouvrage, Greenwald expose ses critiques de l’état actuel du journalisme occidental et présente avec clarté les motifs pour lesquels un État de surveillance est à ses yeux nocif. En plus des arguments habituels sur les marges de manœuvre dont y disposent (ou pas) les marginaux et les dissident·e·s, on prend conscience du fait qu’Internet représente un lieu d’exploration individuelle excep­tionnel dans l’histoire, comme le résume Snowden lui-même : Internet permet aux jeunes « d’explorer ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent être, mais cela ne peut fonctionner que si nous sommes en mesure de préserver notre vie privée et notre anonymat – et de commettre des erreurs sans être suivis à la trace. Je crains que ma génération n’ait été la dernière à jouir de cette liberté. »

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