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Économie

Les syndicats au pilori

La syndicalisation nuit-elle à l’investissement privé ?

Philippe Hurteau

Au Québec, plus ou moins 40 % de la main-d’œuvre est syndiquée, un niveau bien plus élevé que l’Ontario (28,2 %), le Canada (31,5 %) ou les États-Unis (11,1 %). Il n’en faut pas plus pour pointer du doigt le mouvement syndical dès que quelque chose ne va pas sur le plan économique. Si le chômage progresse, que la croissance n’est pas au rendez-vous ou que les finances de l’État sont dans un état précaire, c’est chaque fois la faute des syndicats. Reste à voir maintenant si ces accusations tiennent la route.

Bien entendu, il n’est pas possible d’étudier en profondeur cet enjeu dans un texte si court. Je me contenterai donc d’analyser un aspect, soit l’existence – ou non – d’un retard économique pour le Québec sur le plan des investissements privés en raison de son taux de syndicalisation.

Selon une étude réalisée par Marcel Boyer pour le compte de l’Institut économique de Montréal (IEDM), « le manque d’investissements privés au Québec se chiffre à 73,2 milliards $ pour les derniers dix ans, sur des investissements de 387,6 milliards $ (en dollars de 2002) [1] ». Ce manque s’expliquerait principalement en raison de « l’absence d’un équilibre, comparable à celui présent chez nos principaux concurrents économiques, dans les relations de travail entre syndicats et employeurs […] [2] ». En clair, les syndicats, au Québec, en mèneraient trop large, ce qui aurait comme conséquence de nuire à l’investissement.

L’épreuve des faits

La logique de ce raisonnement est assez simple : les syndicats imposant des rigidités au sein du marché du travail, les investisseurs hésitent avant d’investir parce qu’ils ont peur de ne pas pouvoir compter sur une main-d’œuvre assez flexible pour rester compétitifs. Selon cette logique, le Québec doit alors composer avec un taux d’investissements privés systématiquement plus bas qu’ailleurs au Canada. Aussi, à mesure que décline le taux de syndicalisation, l’investissement privé devrait suivre une tendance inverse.

Or, comme l’indique le graphique 1, un tel phénomène ne correspond pas à la réalité québécoise. Entre 1997 et 2012, le taux de syndicalisation a chuté de 1,5 point de pourcentage. Pendant la même période, l’investissement privé n’a pas connu une hausse équivalente. Au contraire, nous avons plutôt assisté à un recul de 0,6 point de pourcentage de l’investissement privé par rapport au PIB. Pour comprendre ce recul, d’autres facteurs entrent en ligne de compte. Avec la mondialisation des échanges et la financiarisation de l’économie, les investisseurs préfèrent diriger leur capital sur les pays à faible coût de main-d’œuvre et vers les marchés spéculatifs. Bien entendu, les détracteurs du modèle syndical québécois omettent d’étudier ces enjeux.

Maintenant, qu’en est-il de la comparaison Québec-Canada ? En observant la part du PIB québécois occupée par les investissements privés, nous constatons en effet qu’existe un retard : le niveau de l’investissement privé au Québec atteignant 9,7 % du PIB en 2012 contre un taux de 12,8 % pour l’ensemble du Canada (graphique 2).

Toutefois, ce retard est bien relatif, car l’écart séparant le Québec et le Canada s’est réduit depuis 30 ans. En 1981, la part de l’investissement privé dans le PIB québécois s’élevait à 11,7 % contre 15,6 % au Canada. C’est donc dire qu’existait un fossé de 3,9 points de pourcentage ; 30 ans plus tard, l’écart en question est de 3,1 points de pourcentage. Le maintien d’un important contingent de salarié·e·s syndiqué·e·s n’a donc pas eu comme effet de désavantager le Québec ou, à tout le moins, n’a pas empêché de réduire l’écart nous séparant du reste du Canada.

Durant la période étudiée, le Québec est même parvenu à devancer l’Ontario à ce chapitre. Comme l’indique le tableau suivant, l’investissement privé a reculé de 2,7 points par rapport au PIB canadien, contre un recul de 1,9 point pour le Québec et de 4 points pour l’Ontario. Si une province canadienne souffre d’un déficit d’investissement privé, il s’avère que c’est l’Ontario, et ce, même si son taux de syndicalisation (28,2 %) accuse un recul de 11,7 points par rapport à celui du Québec.

De toute évidence, le modèle syndical québécois n’est pas responsable d’un « retard » des investissements privés dans la province. Malheureusement, nous pouvons compter sur la majorité des analystes qui commentent l’actualité économique pour continuer de prendre ce mythe pour une réalité.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Philippe Hurteau

Chercheur à l’IRIS

NOTES

[1] Marcel Boyer, Accréditation syndicale : la nécessité d’une mise à niveau en matière de relations de travail au Québec, Montréal, IEDM, 2009, p. 5.

[2] Ibid., p. 33.

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