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Avatar

Mythe fondateur du capitalisme vert

Philippe de Grosbois

Dernier blockbuster à émerger de l’usine à rêves hollywoodienne, Avatar raconte la rencontre entre des Terriens assoiffés d’énergie et les Na’vis, peuple extraterrestre vivant en harmonie avec l’environnement de leur lune. Le film a battu les records nord-américain et mondial d’entrées au box-office. Or, si la 3D et la machine hollywoodienne peuvent expliquer une partie de cette réussite, il faut néanmoins s’attarder au contenu du film lui-même si l’on veut comprendre la fascination qu’il exerce chez plusieurs.

Des sources éprouvées

En dépit de la relative nouveauté de la thématique à saveur écologiste, le scénario d’Avatar puise à des sources éprouvées en termes de succès populaire. On peut retracer deux inspirations majeures, à prime abord très éloignées l’une de l’autre mais dont l’alliage constitue l’un des secrets du succès du film.

D’une part, si on a beaucoup évoqué le dessin animé Pocahontas en parlant d’Avatar, le film met pourtant en scène une rencontre entre un Américain et des Indigènes qui est, presque point par point, identique à celle que l’on retrouve dans le western de Kevin Costner, Dances with wolves. On se souviendra que Costner y interprétait un militaire solitaire qui s’installe dans un poste frontière avant de se lier d’amitié avec une tribu Sioux. Dans les deux films, un vétéran de guerre blessé aux jambes est progressivement intégré à une communauté dont les membres comme le « Bon Sauvage » de Rousseau, sont quelque peu simplets mais pourvus d’une innocente sagesse. Les personnages de Dunbar (Costner) et de Sully (Worthington), tous deux aigris par les horreurs de la guerre mais intrigués par la « frontière », entreprennent une sorte de renaissance spirituelle et identitaire, avant de carrément renier leur appartenance antérieure dans le cadre d’une insurrection contre la bête américaine émergente (Dances with wolves) ou agonisante (Avatar).

D’autre part, à l’autre extrême si l’on peut dire, Avatar joue la carte technologico-virtuelle, à la manière du film La Matrice, probablement le chef de file en ce domaine. Dans La Matrice, Neo (Keanu Reeves) et ses alliées rebelles peuvent s’immiscer virtuellement dans l’univers fabriqué par les machines, dans le but de le détruire. Dans Avatar, on est presque face à l’effet inverse : le transfert de l’esprit de Sully dans son « avatar » est ce qui lui redonne un contact authentique avec la nature et des valeurs plus humaines (même si, dans un premier temps, ce contact se fait exclusivement par le biais de machines), loin de l’univers cruel et sans pitié des conquérants terriens.

La virtualisation de l’esprit a donc des potentialités très différentes dans les deux œuvres ; cela dit, dans les deux cas, le dédoublement identitaire a des potentialités révolutionnaires penchant vers le messianisme. Ainsi, dans La Matrice, Neo (le Nouveau), est l’Élu : dans les deux derniers films de la trilogie, son costume est d’ailleurs très proche de celui d’un prêtre. De son côté, Sully, dès sa première rencontre avec une Na’vi, est identifié, dans une posture très christique, par la divinité Eywa comme Celui qui était attendu.

Par ailleurs, dans La Matrice comme dans Avatar, la puissance du Réseau est l’objet d’une fascination sans bornes, à cette différence près que dans La Matrice, le Réseau est morbide, même si on doit y pénétrer pour le faire éclater. Dans Avatar, le Réseau est source de vie, il EST la vie, en quelque sorte. Ultimement, la Nature (par le biais de la divinité Eywa) complète le transfert de l’esprit de Sully dans son avatar, achevant ainsi le travail amorcé par la cybernétique. On remarquera également, dans la conception visuelle du film, que plusieurs plantes évoquent clairement de la fibre optique ou d’autres composantes électroniques. La Nature est un Network divin, le Réseau est Naturel.

Ce qu’il y a de neuf

À ces influences majeures, on peut ajouter des thèmes chers à James Cameron (la Nature vengeresse – ou rédemptrice ? – qui reprend ses droits face à la démesure des ambitions humaines, comme dans Titanic) ou des ressorts classiques de l’industrie hollywoodienne en général (l’Amour qui transcende les barrières de caste et abat les mariages arrangés).

Mais s’il rejoue sans vergogne des cordes bien usées du cinéma hollywoodien, à plusieurs égards, Avatar est aussi bien de son temps. On y trouve plusieurs références remarquées à l’ère de la lutte au terrorisme post-11 septembre : ainsi, l’un des dirigeants militaires parle de « combattre la terreur par la terreur ». La thématique écologiste est aussi relativement nouvelle dans le cinéma hollywoodien. On conviendra qu’il s’agit ici d’une écologie nouvel-âgeuse, évoquant le mythe de Gaïa ; on remarquera également qu’en dépit de son discours verdâtre, Avatar ne se gêne pas pour promouvoir des technologies dernier cri, tant dans sa forme (3D) que dans son contenu (lecteurs ressemblant beaucoup à des iPads), par lequel on maintiendra encore en vie les appétits consuméristes de plusieurs.

En conclusion

En somme, c’est à une sorte de retour aux sources qu’Avatar nous convie. Un autre capitalisme est possible, semble-t-il nous dire : celui qui négocie avant de chasser les Autochtones. Celui qui sait exploiter à fond les capacités de renouvellement de la Nature. Celui pour qui Internet et la technologie nous sortiront du marasme.

N’empêche. N’empêche que le film ayant brisé les records mondiaux du box-office offre une triple critique du génocide autochtone, de la lutte au terrorisme et du saccage des écosystèmes. Ne cédons pas à la tentation de la charge paresseuse : Avatar n’est pas Rambo, et c’est tant mieux.

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