Dossier : Promesses et périls (...)

Le livre numérique

Écrire une page d’histoire

De l’encre d’impression odorante aux caractères inodores affichés à l’écran, du bouquin sur vélin à la liseuse électronique, de l’objet qu’on aime toucher à celui qu’on peut télécharger, c’est toute l’industrie de l’édition et de la librairie qui est bouleversée par la plus importante des révolutions de son histoire : le livre numérique. En inventant l’imprimerie typographique au XVe siècle, Gutenberg a permis la transmission du savoir à grande échelle. L’édition électronique, elle, en se libérant du carcan physique, changera carrément le visage du livre.

En février 2010, le libraire, bimestriel des librairies indépendantes du Québec et du Canada français dont j’assume la direction, publiait une enquête intitulée « Raisons et sentiments – Les défis du livre numérique ». On y interrogeait plusieurs éditeurs québécois sur l’avenir de l’édition traditionnelle à l’heure du e-book. La réponse a été unanime : l’objet est incontournable, la mutation irréversible et le marché, formé d’auteurs, d’éditeurs, de libraires, de distributeurs et de bibliothécaires, doit s’ajuster.

L’arrivée du livre électronique représente un défi de taille, car il oblige les éditeurs et les librairies, entre autres, à réévaluer leurs pratiques commerciales et leurs régies internes respectives. Il faudra par exemple revoir le prix des livres et les pourcentages de remises répartis entre chacun des acteurs. Car qui dit édition numérique, dit absence d’entrepôt physique : dans quelle poche reviendra la part traditionnellement versée au distributeur, à l’imprimeur ? L’arrivée du livre numérique soulève aussi maintes questions légitimes relatives à la gestion des stocks, au contrôle des droits d’auteur, à la diffusion et à la numérisation des fonds existants, ceux des maisons d’édition comme ceux des librairies et des bibliothèques, en plus d’entraîner des frais supplémentaires (créations de plateformes et d’outils, embauche de personnel qualifié, frais d’entreposage des ouvrages numériques, etc.). Malgré cela, peu d’acteurs du livre s’y opposent. Pour certains visionnaires comme Alire et Septentrion, qui ont commencé depuis longtemps la numérisation de leurs catalogues aux fins de feuilletage ou de vente en ligne, le livre numérique est perçu comme un complément de l’offre traditionnelle.

Un marché en mutation

Face à cette révolution, la chaîne du livre s’est mobilisée à plusieurs reprises en 2010. À Montréal, par exemple, s’est tenue, en février, une table ronde rassemblant des dizaines de personnes, éditeurs, libraires, distributeurs et représentants de regroupements professionnels comme l’Association des libraires du Québec (ALQ), l’Association des distributeurs exclusifs de langue française (ADELF) et l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ). À Québec, en mars, on a orchestré un remue-méninges regroupant 70 personnes, la Fabrique du numérique. Éditeurs, libraires, universitaires et artistes, bref, toutes les personnes intéressées par l’édition électronique travaillant dans le domaine culturel, littéraire et informatique, ont échangé au cours de cet atelier convivial où les ordinateurs portables étaient les bienvenus. En avril, enfin, l’ALQ tenait une rencontre interprofessionnelle d’une journée sur les nouveautés en matière de librairie virtuelle, à laquelle assistait l’Association pour l’avancement des sciences et des techniques de la documentation (ASTED). On n’a pas fini d’entendre parler du livre numérique.

Il est clair que le gouvernement devra statuer sur le prix des livres numériques. Dans la foulée, on espère qu’il prendra position sur l’imposition du prix réglementé pour le livre papier ; cet aspect absent de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (Loi 51) assurerait la bibliodiversité et la survie des librairies de petite et moyenne tailles (voir le libraire, avril-mai 2010, p. 50-51). En attendant, Le Devoir nous apprenait dans un article publié le 1er avril 2010 que « cinq des six plus grands éditeurs en Amérique du Nord mettront en place une nouvelle échelle de prix qui éliminera les énormes rabais et la nécessité de magasiner pour comparer les prix. Le groupe Hachette, HarperCollins, MacMillan, Penguin et Simon & Schuster adoptera en effet un nouveau modèle qui lui permettra de dicter les prix de leurs ouvrages aux sites vendant des livres électroniques. » Ce modèle donnera le droit aux maisons d’édition d’imposer le prix de leurs livres à des sites comme Amazon. Le consommateur, lui, devra s’attendre à voir grimper sa facture de 30 à 50 % dans certains cas.

Us et coutumes

On estime qu’au Canada, la part de marché du livre numérique atteindra 15 % d’ici 2015. Doit-on pour autant craindre une baisse dramatique des ventes de livres imprimés ? À ce stade-ci, on ne peut qu’émettre des hypothèses ; rien n’indique que les habitudes de consommation seront totalement chambardées, que le lecteur qui achètera numérique crachera automatiquement sur le papier.

Par exemple, un texte publié le 18 mars 2010 sur le site ElectronLibre (electron libre.info) annonçait que le Japon est en voie de perdre son titre de leader mondial du marché du livre électronique – sa part est de 3 % – en raison du nombre de lecteurs payants, qui plafonne. L’offre est là-bas peu diversifiée ; le manga, ce genre du neuvième art au contenu romantique ou érotique, représente à lui seul 65 % des ventes de titres numériques. Quant aux États-Unis, où l’e-book « incarne le segment le plus dynamique de l’édition américaine et connaît une explosion, tous genres confondus (± 200 % en 2009)  », lit-on dans le même article, le portrait est cependant différent. Chez nos voisins du Sud, la culture du best-seller à très grands tirages a toujours été omniprésente et «  les meilleures ventes papier sont aussi les meilleures ventes numériques  ». Des maisons états-uniennes ont commencé à coordonner des lancements simultanés sur Internet et en librairie. Le Québec basera-t-il lui aussi le plus clair de l’économie du livre numérique autour des ventes de best-sellers ? Les plus récents développements laissent croire que non. Pour preuve, bien que l’offre numérique soit encore marginale sous nos latitudes, la province ne traîne pas de la patte ; elle s’outille lentement mais sûrement et se distingue au chapitre de la conservation du patrimoine culturel et littéraire. Ainsi, dans l’ombre de Google, qui numérise depuis 2004 des millions de titres à ses frais et les rendra disponibles moyennant rétribution, on a créé un entrepôt numérique pour protéger notre patrimoine. En partenariat avec l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), l’entreprise de ressources DeMarque a développé l’agrégateur, une plateforme numérique permettant la préservation et la commercialisation, dans les règles de l’art, des livres québécois à travers l’ensemble des librairies en ligne, qui se feront plus nombreuses dans le futur.

Vous avez dit iPad ?

Dans un article intitulé « Bataille de titans pour le contrôle du numérique », paru le 3 novembre 2009 dans Le Figaro, les journalistes Marie-Catherine Beuth et Delphine Denuit soutiennent « que le livre numérique deviendra à l’édition ce que le iPod est à la musique : un terminal qui décidera de l’avenir numérique d’une filière. » On prévoit que les ventes de tablettes électroniques (les liseuses) bondiront en 2010, pour atteindre plusieurs millions d’unités, alors que les livres numériques représentent, pour l’instant, à peine 3 % des ventes de livres dans le monde. Au train où vont les choses, la vapeur sera vite renversée. En tout cas, c’est un euphémisme que de dire que le sujet brûle toutes les lèvres. La grand-messe de l’édition francophone, le 30e Salon du livre de Paris, qui avait lieu du 24 au 30 mars 2010, n’a pas échappé à cette frénésie. Certains dirigeants de maisons d’édition prédisent que la part des ventes de livres numériques pourrait atteindre, d’ici cinq ans, 20 à 30 % des ventes de livres dans le monde. L’éditeur québécois d’origine haïtienne, Rodney Saint-Éloi, écrivain et fondateur des éditions Mémoire d’encrier, est quant à lui convaincu du bien-fondé du livre numérique : « Grâce [à lui], nous allons vers une démocratisation de la lecture, cela abolit les distances. C’est l’avenir des petits éditeurs. C’est l’indépendance et l’essor possible de la “bibliodiversité” » [1].

En avril 2010, Apple mettait en circulation son iPad, une tablette de lecture multifonctionnelle qui devrait supplanter le Kindle d’Amazon. L’entreprise DeMarque a aussi développé une application de lecture compatible avec cette liseuse. Grâce à cet outil, il est possible d’acheter ses livres électroniques sur www.livresquebecois.com, portail de vente créé par Les librairies indépendantes du Québec (LIQ), et de les lire sur son iPad. Lancé en 2007, Livresquebecois.com est l’unique portail consacré à la promotion de toute la littérature québécoise. Le catalogue de livres numériques compte, pour l’instant, environ 2 000 titres. Par ailleurs, les 80 librairies indépendantes membres des LIQ travaillent actuellement à l’élaboration d’un second site, Lesliq.com, qui sera mis en ligne à la rentrée automnale. On pourra s’y procurer tous les livres papier du Québec et de la francophonie disponibles dans lesdits commerces ainsi que toute la production électronique francophone disponible. Dans le paysage littéraire, outre les LIQ et les librairies universitaires Zone, seule la chaîne de librairies Archambault, par le biais de son site www.jelis.ca, propose du contenu numérique. Son concurrent direct, Renaud-Bray, n’offre rien de la sorte.

Au Québec comme ailleurs sur la planète, les années 2010 et 2011 seront déterminantes pour le livre numérique, qui entrera dans les habitudes de consommation courante en raison d’une commercialisation à grande échelle de liseuses performantes et de la multiplication de l’offre, francophone et anglophone. Certes prêts à embarquer dans le bateau, tous les acteurs du livre sont loin d’être au bout de leurs peines : il faudra énormément de concertation et de négociation pour préserver le livre papier, tout en faisant de la place à son pendant numérique, mais on sait que Rome ne s’est pas construite en un jour.


[1Agence France Presse (AFP), 28 mars 2010

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