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Gagner sa vie sans la perdre

L’exportation de la mort

Jean-Marc Piotte

L’amiante était dangereux pour la santé des travailleurs et de tous ceux qui entraient en contact avec lui. La fibre chrysotile de l’amiante, contrairement aux autres fibres, ne le serait pas, en étant employée de façon sécuritaire. C’est du moins ce que tentent de nous en convaincre l’Institut du chrysotile, largement financé par les deux ordres du gouvernement, et son principal porte-parole, Clément Godbout. Quels sont leurs arguments ?

1. Les pays européens s’y opposeraient, avec la plupart des pays industrialisés, pour des raisons bassement commerciales : ils veulent, en obtenant son bannissement, promouvoir la vente de leurs produits substituts qui coûtent plus cher et sont moins résistants. Mais cet argument s’annule de lui-même : quels intérêts poursuivent les États canadiens et québécois, et son principal outil de propagande, l’Institut du chrysotile, sinon la défense des intérêts des compagnies – qui exploitent les mines d’amiante situées presque exclusivement au Québec – et des travailleurs qui y œuvrent ?

2. Les pays européens n’auraient pas démontré l’innocuité de leurs produits substituts. Mais toutes les recherches scientifiques tendent à prouver que l’usage du chrysotile, lui, est dangereux. Pourquoi le Canada, principal producteur mondial, l’utilise-t-il si peu, s’il n’est pas nuisible ? Pourquoi l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation internationale du travail (OIT) et d’innombrables spécialistes demandent-ils son bannissement, s’il ne l’est pas ?

3. On peut et on doit en faire une utilisation sécuritaire, proclame l’Institut. Environ 90 % du chrysotile, qui est moins dispendieux que les produits substituts, est vendu dans les pays peu développés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. La promotion de la sécurité par l’Institut dans des pays où les mesures de sécurité sont approximatives, voire inexistantes, a la même valeur que les propos pieux des compagnies qui sous-traitent dans les pays du tiers-monde, en affirmant que leurs sous-traitants ne devraient pas employer d’enfants, devraient respecter la santé et la sécurité de leurs travailleurs, etc.

4. La sécurité peut être assurée. Yves Bonnier Viger, médecin spécialiste en santé communautaire, détruit cet argument dans une lettre au Devoir publiée le 8 mars dernier : « On peut manipuler le chrysotile de façon relativement sécuritaire tout autant que l’on peut manipuler des manières radioactives. On a bien appris que la radioactivité induisait des cancers et les protocoles de manipulation des matières radioactives sont extrêmement rigoureux. On peut probablement manipuler le chrysotile de façon aussi sécuritaire si on applique la même rigueur. Évidemment, il ne viendrait à personne l’idée de produire des objets pour consommation grand public à partir d’uranium enrichi sous prétexte que c’est un métal résistant… De même, il faut réserver l’usage du chrysotile à des créneaux bien pointus, là où il n’existe aucune autre solution. »

Une coalition indécente

Clément Godbout, directeur québécois du Syndicat des métallos de 1981 à 1991 et président de la FTQ de 1993 à 1998, jouit d’une réputation enviable de défenseur de la veuve et de l’orphelin dans les milieux mal informés, alors qu’il a toujours promu une vision myope de la morale et du politique : défense des intérêts immédiats des compagnies (profit) et des travailleurs (salaire), le reste y étant subordonné. Il n’est donc pas étonnant que l’exportation de la maladie et de la mort parmi les travailleurs de pays très pauvres ne fasse pas le poids face à la défense des compagnies qui exploitent les mines d’amiante du Québec, des travailleurs qui y œuvrent et des municipalités qui en retirent des taxes foncières. Promouvoir la conversion de l’économie de la région qui produit du chrysotile, afin d’assurer des emplois, serait un objectif lointain et irréaliste, même si cela démontrait la solidarité des travailleurs québécois avec ceux que notre politique d’exportation cancérigène condamne à la maladie et à la mort.

Il est dans l’ordre des choses de notre monde que des associations patronales, les trois chambres de commerce locales et les villes d’Asbestos et de Thetford Mines se coalisent avec Godbout et son Institut. On aurait cependant espéré que la Centrale des syndicats démocratiques (CSD), la Fédération de la métallurgie (CSN) et le Syndicat des métallos (FTQ) s’abstiennent de soutenir une telle politique immorale et à courte vue. Heureusement, certains syndicats refusent de sacrifier la santé de travailleurs de là-bas à la sauvegarde d’emplois ici, dont le Syndicat des travailleurs canadiens de l’automobile (TCA) et le Syndicat des communications, de l’énergie et du papier (SCEP), tous deux affiliés au Congrès du travail du Canada (CTC) [1].

NOTES

[1] François Cardinal, « Une coalition en faveur du chrysotile », La Presse, 24 mars 2010.

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