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Plaidoyer pour le métier de journaliste

Grandes peurs et petites misères du numérique

Stéphane Baillargeon

Les nouvelles technologies de l’information ont bien évidemment transformé de bout en bout le secteur de l’information. La dématérialisation combinée à la gratuité, mais aussi à la chute des revenus publicitaires, ont fait perdre pied à des empires de presse et vaciller un large pan de la maison médiatique. Dans le monde journalistique, cette mutation fait généralement évaluer les enjeux de plusieurs manières, d’ailleurs non exclusives. En voici trois, parmi les plus prégnantes, toutes liées au numérique, tour à tour présentées comme le moteur d’un avenir radieux, le fossoyeur d’un passé glorieux ou simplement le propulseur dans une éternelle immédiateté.

La révolution numérique, l’antidote

Les journalistes n’échappent pas à l’idéologie technicienne, bien au contraire. Ils souffrent sinon collectivement, du moins très souvent individuellement, d’une sorte de technophilie acritique aux proportions aussi bêtes que désolantes. Certains collègues – et ils sont nombreux –, s’imaginent que les technologies tracent la voie vers une sorte d’Eden, d’avenir tout proche et flamboyant, fait à la limite de toutes les informations diffusées, gratuitement et automatiquement, vers des machines de moins en moins chères et de plus en plus compactes.

C’est vrai que la technique offre de formidables moyens de diffusion de l’information, mais ce n’est jamais qu’un outil sans fin. Un tuyau, formidable, mais d’abord et avant tout parce qu’il permet de se brancher sur une infinité de sources, les médias bien sûr, et puis les universités, une bibliothèque universelle, des jeux, etc.

L’empressement avec lequel ce monde, mon monde, relaie l’apparition de toute nouvelle bébelle numérique fournit la preuve la plus tristement éloquente de cette soumission bête à une perspective techno-utilitariste, pour ne pas dire insensée. Et quand Apple sort un nouveau trucmuche, on frise le délire. Influence Communication a par exemple calculé que les lancements du iPhone et du iPad, des opérations essentiellement commerciales on se comprend, ont figuré dans le top 5 des nouvelles les plus citées en 24 heures, au Québec comme ailleurs dans le monde. L’apparition en boutiques du iPhone G3 en juillet 2008 a occupé 9,23 % des nouvelles québécoises en une seule journée. Cette méga infopub, cette iPub aux proportions galactiques, a généré plus d’attention médiatique que toutes les catastrophes naturelles survenues dans le monde au cours de l’année, incluant les feux en Grèce, les inondations en Afrique et plus de 40 autres incidents majeurs.

On entend déjà les zélateurs à chaud de la technique comme idéologie répliquer : « oui, mais ho, il s’agit d’un téléphone intelligent ! » Intelligent ? Musil notait déjà au bénéfice des idiots décrivant un cheval de course comme « génial », qu’ils se laissent bien peu de marge de manœuvre conceptuelle pour présenter Mozart ou Leonardo da Vinci…

La Révolution numérique, la menace imparable

La deuxième perspective perçoit la révolution numérique dans le monde des médias comme une menace imparable, un risque immense de disparition des formes traditionnelles, non seulement des médias classiques, mais aussi du bon vieux journalisme à l’ancienne. Après avoir stimulé la constitution de conglomérats de la société de l’information et du divertissement (sur le modèle de l’empire Quebecor), la dématérialisation menacerait la survie de certaines des plus vieilles et des plus nobles bases du quatrième pouvoir. En plus, l’information qui se donne n’aurait finalement plus de valeur.

Cette position apocalyptique s’accommode très bien de l’idéologie précitée. On peut bien admirer le numérique tout en craignant qu’il nous fasse disparaître. Probablement comme les cow-boys regardaient le train et l’automobile, avec effroi et admiration. Cette fois, la perspective surévalue l’impact des transformations en cours, en liant trop fondamentalement l’information à sa médiatisation, en oubliant que l’essentiel du journalisme ne se concentre pas dans sa mécanique de transmission.

Une enquête du Project for Excellence in Journalism du Pew Research Center des États-Unis a mis récemment en évidence la centralité des sources traditionnelles (et surtout du journal) dans la chaîne de production et de diffusion de l’information [1]. Du même coup, l’enquête a montré la faiblesse des nouveaux médias de ce point de vue : en gros, ils ne produisent à peu près rien d’original ou d’essentiel, se contentent de piller allègrement les nouvelles des anciens et ne jouent au mieux qu’une sorte de rôle d’alerte.

L’enquête utilisait le cas concret de Baltimore. Les enquêteurs ont passé au peigne fin la production médiatique de la ville dans la semaine du 19 au 25 juillet 2009. Au total, l’étude intitulée How News Happens a recensé 53 sources de production, des stations de radio, des journaux, des blogues, dont une douzaine restées étrangement muettes pendant la période d’observation. L’enquête a suivi six nouvelles majeures pour découvrir que leur traitement provenait en majorité de sources traditionnelles. « Huit fois sur dix, les histoires répétaient ou reformataient une information publiée auparavant, résument les chercheurs. Et presque toutes les histoires qui comprenaient de nouvelles informations, soit 95 %, provenaient des médias traditionnels, pour la plupart des journaux.  »

Faut-il de même souligner que ce sont encore et toujours les médias traditionnels (et d’abord les journaux) qui remportent les prix de journalisme dans tous les concours nord-américains ou européens ? Sur les 14 prix Pulitzer distribués en 2010, un seul est revenu à une production uniquement médiatisée en ligne, une caricature diffusée sur le site www.sfgate.com (San Francisco Bay Area – San Francisco Chronicle). Un autre a été remis conjointement à un site Internet (lié à une fondation finançant le journalisme d’enquête) et au New York Times. Au total, ce journal et le Washington Post ont raflé la moitié des récompenses.

Évidemment, ceci ne nie pas cela. Bien sûr, il faut de l’argent pour soutenir l’activité journalistique de base et de l’argent, certains médias en manquent désespérément. L’étude du Pew Research Center a d’ailleurs documenté une baisse de la qualité et de la quantité, les médias traditionnels en manque de moyens relayant de plus en plus des nouvelles réchauffées, insipides ou de peu d’utilité sociale.

Seulement, quand un nouveau modèle d’affaire émergera, ce n’est ni Twitter, ni Facebook, ni même les sites Internet gratuits qui vont abattre, ni même sauver la bonne vieille mécanique à mener des enquêtes, dénicher et trier des nouvelles, les mettre en perspective et critiquer les pouvoirs. Ces tuyaux vont lui nuire (en pillant son travail, comme ça se fait maintenant) ou l’aider (les meilleurs nouveaux médias appartiennent souvent aux vieux), mais ils ne pourront pas la remplacer. Désolé, mais le médium n’est pas le message.

La révolution numérique, responsable des transformations de l’information

Une troisième manière de juger la révolution numérique dans le champ médiatique la présente comme une grande responsable des transformations radicales des modalités de production de l’information. L’instantanéité par la dématérialisation rapproche les types de journalismes (tous imitent la superficialité de la télé), les fonctions médiatiques fusionnent (le reporter met lui-même en ligne ses reportages), les genres se mêlent (le blogue mélange le reportage et la chronique, au mieux) comme les supports s’interconnectent (le multiplateforme, ça vous dit quelque chose ?). Le journaliste a de plus en plus l’impression de travailler, trop et trop vite, en devenant une sorte de multimédia à lui tout seul.

Lise Bissonnette, ancienne directrice du Devoir, a récemment accusé les journalistes politiques qui alimentent des blogues ou des microblogues de former une « communauté de placoteux ». Elle leur a aussi reproché de se disperser en rapportant, analysant et commentant tout en même temps et le plus vite possible. En pastichant Marx, on pourrait dire que le reporter devient un appendice de chair sur un monstre numérique.

Le journalisme à l’heure du numérique

Et alors ? La solution la plus évidente, celle du gros bon sens et du sens tout court, pointe vers une revalorisation du métier de base, du journalisme dans sa fonction essentielle et fondamentale dans une démocratie. La leçon vaut dans ce dernier cas comme dans les deux autres évoqués. Il ne faut pas se soumettre aveuglément aux nouvelles techniques et tirer profit au maximum des merveilleuses capacités de l’âge numérique. Surtout, il faut avoir le courage de renouer avec l’analyse, la compréhension, l’explication et la critique, l’enquête et la mise en perspective.

La conférence de Copenhague sur le climat en décembre 2009 a rameuté des milliers de journalistes, tous branchés sur le net, bloguant et twittant. Seulement, aucun n’a été foutu de raconter au monde ce qui se tramait en coulisse. Les mécaniques médiatiques ont subi les échecs en laissant les sociétés dans l’ignorance, l’incompréhension ou le mensonge autour de la crise financière et du casus belli en Irak. Nous sommes entrés dans un monde de surabondance et d’instantanéité d’informations et de désinformations. La crise actuelle des médias et les mutations numériques en cours offrent aussi une formidable occasion de se questionner collectivement et personnellement sur la valeur du journalisme le plus exigeant.

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