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Éducation

Pour être efficace, il faut d’abord être équitable

Jacques Tondreau

Afin de rendre le système éducatif québécois plus efficace, les tenants de l’idéologie néolibérale préconisent depuis 30 ans l’accroissement de la concurrence et de la sélection scolaires. Cette thèse bat de l’aile aujourd’hui. En fait, il semble que les systèmes d’éducation qui font réussir le plus grand nombre d’élèves sont souvent ceux qui mettent en place des mesures fondées sur l’équité. Ainsi, se pourrait-il qu’il faille d’abord être équitable avant d’être efficace ?

Depuis les années 1980, les tenants du néolibéralisme en éducation tentent de nous convaincre que la réussite des élèves passe par des mesures fondées sur l’efficacité (choix de l’école, gestion par les résultats, concurrence entre les écoles privées et publiques, programmes pédagogiques sélectifs pour les élèves performants, sélection scolaire précoce, palmarès des écoles, etc.). Pour les promoteurs de cette idéologie, c’est en choyant l’élite scolaire qu’il devient possible de tirer tous les élèves vers le haut et d’ainsi favoriser la réussite du plus grand nombre. En somme, pour eux, l’équité passe d’abord par l’efficacité. Sous l’impulsion d’enquêtes internationales des systèmes d’éducation, il s’est opéré au début des années 2000 un renversement de perspective sur la question de l’école efficace. On peut penser ici aux données tirées du Programme international de suivi des acquis des élèves (PISA) géré par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) et administré dans plus d’une trentaine de pays auprès d’élèves de 15 ans [1].

Les résultats de ces enquêtes ont amené l’OCDE, organisme faisant pourtant la promotion de la concurrence en éducation et de la sélection scolaire, à admettre que les mesures fondées uniquement sur l’efficacité ne donnent pas les résultats escomptés. Dans un document intitulé Pour en finir avec l’échec scolaire. Dix mesures pour une éducation équitable, l’OCDE indique que les systèmes d’éducation qui cherchent à être efficaces doivent mettre aussi en place des mesures d’équité (formation commune longue, mesures compensatoires pour les élèves en difficulté, absence de sélection précoce dans des filières de scolarisation peu prometteuses, etc.).

Ces dernières années, un pas supplémentaire a été franchi dans ce renversement de perspective. Les données indiquent de plus en plus que non seulement les écoles doivent être efficaces et équitables en même temps, mais qu’en fait, pour être efficaces, elles doivent d’abord être équitables. Les systèmes éducatifs misant fortement sur l’égalité de traitement de tous les jeunes dans l’école ainsi que sur des mesures qui réduisent les écarts de réussite scolaire entre les élèves, font généralement meilleure figure que ceux qui encouragent la concurrence entre les écoles, la compétition entre les élèves et la sélection précoce. La Finlande et l’Écosse sont exemplaires à ce chapitre.

La Finlande est reconnue pour avoir un système éducatif à la fois équitable et efficace. Cette réussite tient à de nombreux facteurs comme une prise en charge très précoce des élèves en difficulté scolaire et une aide individualisée à ces mêmes élèves. De plus, la Finlande n’encourage pas le développement d’écoles privées concurrençant les écoles publiques et évite toute orientation précoce en établissant une formation commune pour tous les élèves dans le cadre de la scolarité obligatoire. Pour sa part, l’Écosse aussi obtient régulièrement d’excellents résultats au test PISA et son système scolaire est considéré comme l’un des plus équitables par l’OCDE. L’Écosse se démarque également par une volonté de ne pas encourager la concurrence scolaire en ne finançant pas les écoles privées [2].

Et qu’en est-il au Québec ? La province se classe très bien dans le test PISA. Pourtant, le Québec encourage de plus en plus la mise en place des mesures d’efficacité pour assurer la réussite du plus grand nombre d’élèves (concurrence entre les écoles, sélection de plus en plus précoce des élèves dans des programmes particuliers, obligation de résultat, etc.). Ces tendances ont de quoi inquiéter. Le Québec accuse d’ailleurs depuis 2000 un léger recul dans les tests PISA, alors que l’Ontario, qui ne finance pas ses écoles privées et n’encourage pas la sélection scolaire, gagne du terrain. De plus, le Québec fait piètre figure en ce qui a trait au sort réservé à ces jeunes de 15 ans qui performent bien dans les tests PISA, mais dont le quart ne parvient pas à obtenir un diplôme d’études secondaires avant 20 ans.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Jacques Tondreau

Sociologue

NOTES

[1] PISA teste les compétences des élèves de 15 ans en lecture, en mathématiques et en sciences tous les trois ans depuis 2000.

[2] À l’inverse, des systèmes éducatifs se démarquent en étant à la fois inefficaces et inéquitables, comme c’est le cas de la France ou de la Belgique.

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