L’affaire Coca-Cola

No 35 - été 2010

German Gutiérrez, cinéaste indépendant

L’affaire Coca-Cola

Faire de l’horreur une histoire de solidarité internationale

German Gutiérrez, réalisateur d’origine colombienne, vit au Québec depuis 30 ans. Il est arrivé à Montréal après avoir étudié pendant trois ans à Paris. Il vous dira que c’est un hasard de la vie s’il s’est arrêté ici à Montréal.

Il est d’abord venu au pays pour cueillir des feuilles de tabac en Ontario en vue de se ramasser de l’argent pour retourner en Colombie, il voulait faire un road trip. Après avoir travaillé dans les champs pendant 43 jours, il vient habiter à Montréal. Le road trip ? Il ne le fit pas, en tout cas pas comme prévu. C’est sa carrière qui est devenu un road trip. Elle l’amènera entre autres à Sarajevo, au Cambodge, au Rwanda, en Afrique du Sud et au Salvador. Son dernier film sorti en 2008, L’Affaire Coca-Cola, est tourné principalement en Colombie où l’on assiste à la bataille judiciaire contre le géant accusé de meurtres et de torture contre des travailleurs syndicalistes. Tel que promis sur le site du documentaire, « une fois que vous aurez vu ce documentaire, votre Coke n’aura plus jamais le même goût ! »

Gutiérrez se présente d’emblée comme étant réalisateur de documentaires, mais surtout pas comme un militant. Il réfute l’étiquette d’homme engagé et n’hésite pas à paraphraser Pierre Falardeau : « Seuls ceux qui travaillent pour Radio-Canada ou des chaînes de télévision sont des personnes engagées ! » Gutiérrez ajoute à l’explication qu’il ne se considère pas comme tel parce qu’il a toujours été subventionné pour faire ses films.

Pour lui, son statut de réalisateur indépendant ne l’insécurise pas, au contraire, il lui confère la liberté dont il a besoin pour faire ce qu’il aime. Cela lui permet donc de suivre ses quêtes personnelles et de fouiller les thèmes qu’il souhaite.

Lors de nos échanges, j’ai demandé au coréalisateur German Gutiérrez (Carmen Garcia a scénarisé le film) quel impact il voulait générer en documentant les horreurs perpétuées par la multinationale de boissons gazeuses. Ce pertinent documentaire dévoile les bafouages des droits humains des Colombiens travaillant pour les compagnies sous-traitantes d’embouteillage de la méga-entreprise. Campagne antisyndicale, non-respect des droits humains et de la santé des travailleurs et meurtres, rien n’est laissé sous silence grâce à son œuvre. Selon l’auteur, les retombées de son film n’engendreront pas un boycott large de Coca-Cola. Il est réaliste par rapport à l’effet escompté et reconnaît que c’est bien difficile de nuire aux ventes de la plus grosse compagnie de boissons gazeuses qui récolte 40 % des ventes de tous les breuvages non alcoolisés de la planète.

L’objectif du film est plus humble. Il veut simplement rendre hommage à tous les David contre Goliath impliqués dans cette lutte ! Le mouvement syndical tant en Amérique latine qu’en Amérique du Nord mérite largement qu’on souligne ses contributions pour les conditions de vie des travailleurs. « L’Affaire Coca-Cola était ma manière de montrer le travail syndical, le travail de ceux qui défendent les travailleurs. » De manière plus personnelle, il veut mettre en lumière la conviction et l’engagement des avocats Daniel Kovalick (United Steel Workers of America à Pittsburgh) et Terry Collingsworth (International Labor Rights Fund à Washington) qui se battent pour gagner cette lutte contre le fabricant. Il y a aussi les 470 leaders ouvriers colombiens qui ont été tués depuis 2002 qui méritent qu’on leur rende justice. Les avocats le font avec le système judiciaire et le cinéaste le fait avec sa caméra.

« Je voulais aussi montrer que ces compagnies travaillent contre la population, contre les travailleurs, contre le bien-être général de la société. » En effet, le film raconte une histoire de solidarité internationale. Malgré sa volonté de dénoncer les crimes et les injustices, il est étonnant d’entendre German dire qu’il n’est pas un cinéaste politique. « Les films que je fais, nous dira l’auteur, ce sont essentiellement des portraits de gens intéressants pour moi, des gens que j’admire. » Les réalités sur lesquelles il ajuste son focus sont pourtant liées à des considérations humanitaires et politiques de toutes sortes, comme la violence (Qui a tiré sur mon frère), l’immigration (La familia latina), les Amérindiens en Amazonie (Vivre en Amazonie) et le cartel de la drogue (Société sous influence). S’il ne fait pas des films engagés, il fait certainement des films sur des personnes engagées !

L’homme enragé

« Je travaille présentement à un film sur Pierre Falardeau qui s’appellera L’homme enragé. Pierre et moi étions amis, nous nous connaissions depuis 15 ou 20 ans. Il y a environ un peu plus d’un an, nous avions discuté de faire un film sur lui et il avait accepté. Trois mois plus tard, son état de santé est devenu fragile. Je voulais faire un film avec lui, mais la vie en a décidé autrement ou plutôt, la mort en a décidé autrement. Maintenant, je me retrouve à faire un film sur Pierre. Pierre Falardeau aimait tant le Québec. C’était un amoureux de la langue française, un admirateur du peuple québécois et c’est quelqu’un qui m’a aidé à connaître une vision du Québec qui est différente de celle qui est présentée dans les médias, les films et même la littérature. J’ai connu Pierre de façon informelle, dans la rue, en marchant avec lui au parc. J’ai eu de la chance d’apprendre à connaître le Québec à travers lui, sa contribution a été fondamentale pour mon intégration. »

Ainsi est German Gutiérrez. Un homme qui se cache derrière sa caméra et qui laisse ses films parler !

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