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Militantisme en réseaux

De l’utopie technologique à la société autogérée

Ricardo Peñafiel

Les nouvelles technologies de l’information et des communications offrent d’immenses ressources au processus planétaire de colonisation de l’espace, du temps, des consciences et des cultures que l’on désigne comme la mondialisation. En même temps, ces technologies, desquelles sont issus Internet et le principe de la mise en réseau, constituent l’une des formes privilégiées de résistance à ce nouvel impérialisme décentralisé. Reste à savoir comment cette résistance parviendra à se fédérer de manière relativement unifiée pour instaurer de manière durable les bases d’une société à la mesure de ses valeurs libertaires.

1- L’ère de l’information et l’exploitation décentralisée

La société en réseaux

Internet a connu une vertigineuse progression au cours de ses quelques 20 années d’existence planétaire (depuis l’avènement du World Wide Web – www – au début des années 1990). Ainsi, la mise en réseau d’ordinateurs est passée d’un phénomène marginal, limité à quelques hackers et technoscientifiques, à un phénomène global impliquant plus d’un quart de l’humanité [1]. Plus encore, étant donné que ce quart est constitué de « ceux qui comptent », il s’agit d’un phénomène sociétal mondialisé qui, selon plusieurs, (sur)déterminerait, « en dernière instance », l’ensemble des relations sociales.

Nous serions ainsi passés d’une ère industrielle à une ère informationnelle (postindustrielle), c’est-à-dire à la société en réseaux, où ce qui compte, ce qui est déterminant, ce n’est plus tant la production concrète de marchandises que le contrôle des flux d’information.

Ces flux permettent non seulement de contrôler la production de manière décentralisée (ou du moins déconcentrée), mais ils permettent surtout de s’accaparer la « réalisation » de la valeur au moment de la consommation et de créer (ex nihilo) de nouvelles sphères de création de valeur ($), tant dans le monde virtuel que dans le monde concret de la connaissance (recherche et création) et de la finance. Peu importe « qui » et « où » l’on produit des marchandises, ce qui compte c’est qui empoche le bénéfice à la fin du processus et qui le contrôle en amont et en aval, c’est-à-dire ceux qui contrôlent les flux de capitaux et d’informations.

La transmutation capitaliste des valeurs autogestionnaires

Cette nouvelle base matérielle de la production (et de la réalisation de la valeur) capitaliste affecte l’ensemble de la reproduction du social ; non pas d’une manière linéaire ou mécanique (comme dans le rapport infrastructure / superstructure où les rapports de production détermineraient l’ensemble, « en dernière instance »), mais en fonction de l’interdépendance des diverses dimensions du social (économique, politique, culturelle, technique, psychologique, etc.).

Par exemple, la révolution des technologies de l’information et le type d’organisation « en réseau » qu’elle sous-tend offrent à un processus de délocalisation et de dérèglementation un support matériel fondamental. Par contre, le processus de dérèglementation est préalable au développement de la technologie qui le potentialise actuellement. Sans la dérèglementation des télécommunications, le réseau planétaire des réseaux (World Wide Web) n’aurait pas pu voir le jour, selon les modalités transnationales qu’on lui connaît aujourd’hui, dans la mesure où il aurait dû passer par les organismes nationaux de contrôle des télécommunications. Or, cette dérèglementation n’est un processus ni technologique ni économique. Elle procède de décisions politiques, idéologiquement justifiées en fonction d’un déterminisme technico-économiciste inversant de manière métonymique l’effet et la cause. En d’autres termes, la décision politique (idéologique) de dérèglementer les relations de travail et le cadre juridique des rapports économiques et interétatiques, s’autojustifie en montrant ses propres effets comme autant de contraintes « extérieures » provenant d’une « réalité » inéluctable.

Par ailleurs, Internet n’a pas été créé ni par ni pour des compagnies privées. Comme pour tous les autres processus de transmutation en marchandise d’une activité créatrice de l’humanité, le capitalisme n’a fait que s’approprier une utopie technoscientifique, créée par des recherches subventionnées (par des fonds publics) [2] et par l’enthousiasme d’une communauté de hackers issus d’une certaine contre-culture « libertaire » des années 1960 et 1970. Les structures bureaucratisées et verticalement hiérarchisées du capitalisme « traditionnel » ne pouvaient aucunement concevoir le type de coopération horizontale et d’architecture ouverte (en réseau) constitutive d’Internet. De plus, l’investissement en connaissances fondamentales (sans applications commerciales directes), pendant les deux premières décennies de gestation d’Internet, ne pouvait aucunement être assumé par une compagnie privée.

Utopie Internet, nouvelle économie et fétichisme technologique

C’est donc de manière immanente, que des milliers de communautés virtuelles ont proliféré, dans les universités, chez les hackers, dans des organisations militantes ou contre-culturelles, etc., sans poursuivre des objectifs immédiatement lucratifs.

Ce n’est qu’une fois le réseau constitué que de nouvelles compagnies, formées de jeunes loups dynamiques et innovateurs, ont créé la « nouvelle économie », qui aujourd’hui envahit nos vies de twitters, ibooks, iphones, ipads, ipods et autres « i » de tout acabits.

Mais ce fétichisme technologique – cette désublimation répressive qui offre aux cyber-consommateurs la possibilité d’assouvir immédiatement (sans sublimation) des désirs qu’ils n’ont pas à engendrer, puisque ceux-ci leurs sont offerts de surcroît par l’immense info-publicité des médias – n’est que la pointe de l’iceberg. En investissant le domaine des nouvelles technologies de l’information et des communications, les rapports capitalistes de « marchandisation » (transformation et surdétermination des relations sociales en rapports de marchandises) se sont accélérés et mondialisés.

Immédiatisation du temps, dématérialisation de l’espace et virtualisation du réel

Le rapport au temps ne se conjugue plus qu’à l’inconditionnel présent, au rythme d’un nouvel Empire des grandes places boursières où le soleil ne se couche jamais. L’espace tend à se dématérialiser, entraînant, dans ce rapprochement des lieux virtualisés, les frontières et la souveraineté des États. La réalité entière se virtualise – puisque notre expérience du réel est de plus en plus vécue dans un monde cathodique autoréférentiel et de moins en moins dans des rapports sociaux concrets – en même temps que le virtuel se réalise – comme dans le cas de la richesse fictive de la nouvelle finance, entraînant dans ses dérapages la production concrète de marchandises. Les rapports contractuels du salariat (conventions collectives) s’individualisent et se délocalisent au sein d’une nouvelle science managériale présentant la délocalisation de la production et la précarisation du travail comme une promotion sociale, où nous serions tous devenus nos propres patrons. Et ainsi de suite…

Pourtant, ces « nouveaux » rapports sociaux ne sont ni le fruit d’Internet ni celui des nouvelles technologies de l’information. Internet n’est que le reflet de la vie concrète dont il est issu, un accélérateur ou un catalyseur de phénomènes sociaux déjà en place. Si Internet a si bien proliféré au sein du capitalisme contemporain, c’est parce que ses modalités offraient à une domination déjà en place (celle de l’ère postindustrielle, conceptualisée dès 1967) des outils à la mesure de ses besoins, notamment sur le plan du traitement de l’information et des communications, lui permettant de contrôler, de manière centralisée, des processus sciemment déconcentrés. Si on divise pour mieux régner, il faut encore avoir les moyens de re-synthétiser ce qu’on a fait éclater.

2- La mise en réseaux des mouvements sociaux et la lutte autogérée

Par contre, ce « centralisme-décentralisé » n’en reste pas moins une perversion de l’architecture ouverte (de laquelle procèdent l’Open Source, le copyleft et autres wikis) et de l’esprit de coopération horizontale entre « égaux », qui ont présidé au développement d’Internet.

Beaucoup plus en phase avec cet esprit anarchiste ou autogestionnaire caractérisant l’utopie Internet, les « nouveaux » mouvements sociaux se sont également appropriés l’infrastructure et les outils offerts par ces « nouvelles technologies » pour construire une forme décentralisée et multidimensionnelle de militantisme, s’éloignant des anciennes structures hiérarchisées et idéologiquement surdéterminées des partis et des mouvements politiques traditionnels.

Ces nouveaux mouvements sociaux se mobilisent autour d’enjeux culturels, éthiques, sociétaux ou « globaux », davantage que pour des raisons économiques ou « ouvriéristes ». Par contre, ces « autres » dimensions de la lutte politique ont toujours existé, y compris dans le mouvement ouvrier qui, sous l’influence d’une vulgate marxiste mécaniciste, cherchait à les masquer ou à les subordonner à la « contradiction principale ». La caractéristique des « nouveaux » mouvements sociaux est donc de transformer toute « contradiction secondaire » en « contradiction principale ». Contradiction qui n’est donc plus celle de l’Histoire ou du social dans son ensemble, mais celle du groupe dans sa particularité.

En fait, ce décentrement provient de ce qu’on a appelé la « crise des métarécits », en fonction de laquelle il est devenu évident pour plusieurs (sinon la plupart) que le social n’avait pas de centre, qu’il n’était pas UNE réalité univoque, mais qu’il était constitué d’innombrables relations immanentes de pouvoir inter-reliées.

L’architecture d’Internet et la mise en réseau des volontés (s’opposant à une domination tout aussi « réseautée ») correspond donc parfaitement à cette nouvelle conception du pouvoir qui émerge depuis la fin des années 1960. Plutôt que des lendemains qui chantent, on cherche des résultats concrets, dans l’ici et le maintenant, pour des « causes » plus restreintes et locales, connectées de manière ténue aux « autres luttes », par un même esprit de justice et d’égalité et un réseau de solidarités servant de caisse de résonance (ou de « raisonnance ») à l’ensemble.

Gloire et dangers du militantisme en réseaux

Depuis la création des premiers réseaux d’organisations dites de la Société civile, comme LaNeta (1991), jusqu’aux Forums sociaux mondiaux (les anti-Davos) ou L’ultimatum climatique (alter-Copenhague 2009), en passant par la Première déclaration de la Selva Lacandona (1993), Seattle (1999), Québec (2001), etc., on a vu se développer des réseaux mondiaux de résistance – tels indymedia.org, rebelion.org ou ZNet – permettant non seulement d’opposer une sorte de front commun aux grands rassemblements emblématiques de la mondialisation financière, mais également de diffuser des luttes concrètes pour la défense d’un territoire, de conditions de vie ou de travail, des droits humains (compris de manière indivisible interdépendants et indissociables), d’une identité ou d’une conception éthique de l’être ensemble (global ou national).

Par contre, cet esprit d’ouverture et cette conception éthérée du pouvoir présentent le risque d’une récupération par les ONGs les plus enclines à collaborer avec les grands forums internationaux, s’auto-attribuant le titre de société civile (ou acceptant ce statut que veulent bien leur attribuer ces forums en manque de légitimité démocratique). L’organisation en réseau présente également l’écueil d’un militantisme distancié (virtuel) se contentant de relayer les luttes exotiques circulant sur le net ou, à l’inverse, celui du cantonnement des luttes derrière une recherche d’accommodements pour des particularismes au sein même des lois de la majorité, contribuant moins à la remise en question du statu quo qu’à la légitimation de la gestion pacifiée des différences en fonction de droits individuels.

« Nous sommes tous des zapatistes »

Toutefois, ces dangers valent la peine d’être courus, dans la mesure où l’étiolement et la récupération réformistes des luttes ne parviennent pas à faire taire la radicalité des expériences « récupérées ». Au contraire, dans une lutte pour les consciences (plus que pour le pouvoir centralisé) sur le terrain dématérialisé des flux d’information, le pragmatisme réformiste peut offrir à des luttes plus radicales et concrètes des espaces de circulation (nœuds) sans lesquels elles resteraient isolées et éventuellement écrasées dans l’anonymat.

Le cas des zapatistes est emblématique de ce type d’interactions entre une lutte radicale sur le terrain et sa potentialisation (sinon son sauvetage) par une nébuleuse de solidarités tous azimuts (regroupant autant des réformistes du PRD que des étudiants radicaux « ultrones », ladite société civile mexicaine, des néo-tiers-mondistes étrangers, des ONGs, etc.). Entre la Première déclaration de la Selva Lacandona (convoquant le peuple mexicain à une lutte de libération nationale) et les déclarations subséquentes (appelant la « société civile » intergalactique, constituée d’une multitude de particularismes, à « ne pas prendre le pouvoir » et à « commander en obéissant »), on peut constater comment les zapatistes subissent l’influence de leurs inespérés alliés, mais on doit surtout apprécier l’impact que cette Armée de libération nationale a eu sur le développement de cet « internationalisme en réseau », de ce « décentralisme démocratique », de cet imaginaire de la solidarité immanente, de cette nouvelle forme d’interpellation et de construction des sujets historiques.

Ce que l’humanité en lutte est en train d’inventer, par tâtonnements, ce sont de nouvelles formes d’organisation qui ne sacrifient pas l’idéal (autogestionnaire) sur l’autel de l’efficacité (hiérarchisée) des appareils politiques. Il reste encore à trouver des manières de « dévirtualiser » certains de ces idéaux afin que le militantisme en réseau soit moins celui de la résistance que celui de la construction des nouveaux rapports sociaux concret d’une société autogérée.

NOTES

[1] Le nombre d’internautes serait passé de 45 millions en 1995 à 1,8 milliard à la fin de 2009, c’est-à-dire qu’en seulement 15 ans, le nombre d’utilisateurs d’Internet s’est multiplié par 40, pour représenter aujourd’hui 26,6 % de la population mondiale.

[2] Même dans le cas des fonds du département de la Défense qui ont rendu possible la création d’ARPANET, l’ancêtre expérimental d’Internet, il s’agit tout de même de fonds publics. Mais si cette expérience a réussi, c’est qu’étonnamment, les scientifiques ont pu jouir d’une réelle liberté dans le développement de leur projet.

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