Debout pour l’école : résister à la dérive

No 74 - avril / mai 2018

Éducation

Debout pour l’école : résister à la dérive

Nous affrontons une idéologie forte à l’échelle planétaire, le néolibéralisme, qui vise la destruction de l’État dit Providence qui se présentait comme le garant des droits sociaux reconnus, dont des services de santé et une éducation de qualité.

Cela peut être exemplifié de mille et une façons en éducation : sous-financement, locaux insuffisants et inadéquats, classement bancal des élèves, trucage de notes, difficiles conditions de travail du corps enseignant, intimidation des uns et des autres, loi du silence imposée subrepticement, etc. Cependant, le néolibéralisme n’est pas seulement une idéologie, il s’incarne aussi dans des politiques décidées de façon concertée depuis une quarantaine d’années par les multinationales, les institutions bancaires, économiques et politiques, comme l’OCDE, le FMI. Il ne s’agit pas de conspiration, mais bien de concertation pour défendre les intérêts du grand capital.

Si, dans ce contexte, le gouvernement québécois s’en prend au système d’éducation de la « Révolution tranquille », c’est pour en imposer un autre, celui dont les pouvoirs économiques et politiques ont besoin pour former une main-d’œuvre répondant strictement à leurs besoins, ces derniers étant présentés comme les seuls besoins de la société. Dans le domaine de l’éducation, il vise principalement à instrumentaliser davantage l’école selon les intérêts de ceux qui gouvernent réellement le monde avec, ou par-dessus, ceux qui sont lesdits représentants des populations. Or, l’éducation ne remplit pas convenablement sa mission d’instruction, d’éducation et, par là, de socialisation. Elle dérive, souvent imperceptiblement, vers cette autre finalité, sans que jamais la population n’ait été consultée et n’ait donné son accord ; il y a un déficit démocratique important dans les décisions concernant le système scolaire.

Corollairement, cette idéologie façonne de plus en plus les mentalités des gens qui acceptent les politiques d’austérité et de privatisation des services publics comme quelque chose d’inévitable pour maintenir une « économie saine » présentée comme profitable à tous. Elle provoque la désolidarisation des humains, leur mise en compétition systématique, ce qui engendre peur, censure, repli sur soi et possible aliénation de chacun, dans ce climat d’instabilité sociale. Il nous faut donc démonter les poncifs de cette idéologie – et ses avatars en éducation –, la critiquer, la faire comprendre, trouver les moyens d’y résister, proposer des solutions crédibles.

Quelle vision de l’éducation défendons-nous ?

Nous défendons une éducation aussi égalitaire que possible et, idéalement, qui vise à affranchir les êtres des oppressions et servitudes multiples par la diffusion de connaissances héritées de l’histoire de l’humanité, la valorisation d’une pensée critique et le développement de compétences professionnelles et générales, dont savoir lire et écrire différents genres de documents. Une éducation dont le socle est l’instruction qui élève l’esprit et le cœur et contribue à rendre élèves comme étudiant·e·s plus créateurs, libres, épanouis, compétents, solidaires de tous les humains et respectueux de la nature.

Les idéaux socio-démocrates ou apparentés qui ont influencé significativement l’édification du système d’éducation québécois dans les années 1960 étaient grosso modo les suivants : l’accès à une éducation de qualité pour tous, peu importe l’origine ou le lieu de résidence ; l’égalité des chances pour tous de l’école obligatoire à l’enseignement supérieur, facteur de réduction des inégalités sociales par l’accès aux savoirs et à la culture ; l’éducation comme creuset d’une culture générale commune.

Ces idéaux ont peu à peu été battus en brèche et sont attaqués frontalement dans la foulée de la gestion étatique néolibérale qui transforme les institutions sociales et réduit les responsabilités de l’État comme fiduciaire du bien commun. Ainsi, le système scolaire québécois est-il devenu plus inégalitaire et ségrégationniste qu’en 1970. Il est fortement axé sur une compétition malsaine entre les apprenants, entre les enseignants à tous les ordres d’enseignement (surtout dans le supérieur), entre les établissements et entre les programmes/disciplines. Il a développé une approche client orientée vers les besoins (avérés ou fantasmés) du marché du travail et vers la formation des élites de demain. Parmi les politiques néo- libérales québécoises, il y a celle de « la réussite éducative » qui met l’accent sur la performance plutôt que sur l’apprentissage et qui poursuit la logique de l’approche client : mise en compétition des institutions scolaires combinée à la réduction des exigences dans le but de hausser les taux de diplomation (avec trucage des notes, si nécessaire), ces derniers devenant un objectif en soi (cote de crédit oblige !).

Un devoir citoyen : résister et se mobiliser

Des citoyennes et citoyens inquiets de l’état de l’institution scolaire s’organisent par sens du devoir civique. Ils ont constitué le collectif Debout pour l’école !, ouvrant trois chantiers : 1) pour un système scolaire public unique où tous les élèves auront accès à une éducation de qualité ; 2) pour le renforcement de l’apprentissage du français au cours de la scolarisation étant donné l’importance cruciale du langage pour le développement intellectuel et social des personnes ; 3) pour bonifier la formation initiale du corps enseignant, promouvoir une formation continue de qualité, améliorer la condition enseignante [1]. Un quatrième traitera de l’éducation supérieure. Il développe des revendications précises pour que le système scolaire se redresse grandement sur plusieurs aspects et, qu’au moins, soient dénoncées systématiquement et mises en échec ces politiques dévastatrices par la mobilisation de très nombreux citoyens et citoyennes du monde de l’éducation et de la culture, prioritairement, mais aussi de toute la société québécoise. Ce collectif veut informer la population de ces constats et de solutions alternatives et en même temps tout mettre en œuvre pour accueillir ce que les personnes qui se sentent concernées par l’éducation ont à dire. Il veut promouvoir le plus d’espaces de réflexions, d’initiatives et d’actions possibles, et susciter une appropriation concrète par celles et ceux qui y contribuent, tentant ainsi l’expérience de la démocratie directe et participative.

Célébrer nos résistances et nos victoires

Le collectif Debout l’école ! n’est pas seul : il y a, au quotidien, moult résistances aux politiques néolibérales, un foisonnement d’actions dont nous entendons peu parler. Pensons aux campagnes et aux actions des organisations syndicales et populaires (comme « Je protège mon école publique » et « L’école ensemble ») ou encore à celles d’individus ou de petits groupes informels (comme la prise de parole des enseignantes de l’école Iona de la Commission scolaire de Montréal, récemment). Aussi sommes-nous convaincus qu’il y a des milliers d’actrices et d’acteurs de l’éducation, de parents, d’étudiantes et d’étudiants, de citoyens et de citoyennes qui voient l’éducation se dégrader au Québec et qui cherchent un lieu de mobilisation démocratique pour renverser le cours de choses.

L’éducation est une valeur partagée par une large partie de la population québécoise. Cette conviction alimente notre espoir et notre motivation à lutter pour une éducation de qualité pour tous, car c’est « là où se joue le bien commun », comme disait Michelet.


[1Contrairement à ce que le ministre Proulx prétend, cela passe d’abord par de meilleures conditions de travail et de rémunération plutôt que par un ordre professionnel. Il ne prend du modèle finlandais que ce qui l’arrange.

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