Marre des zones grises

No 74 - avril / mai 2018

Regards féministes

Marre des zones grises

On m’a souvent demandé d’intervenir sur la question des agressions sexuelles, de la violence à caractère sexuel, autour d’#AgressionNonDénoncée et de #MoiAussi, sur la culture du viol, sur les rapports de pouvoir entre professeurs et étudiant·e·s en milieu universitaire… Tant de fois où j’ai parlé de ça, d’une manière ou d’une autre, je me rends compte que j’en suis fatiguée. Fatiguée d’en parler de la même façon, pour faire sérieux, professionnel. En parler de l’extérieur.

Quand je pense à toutes ces femmes (et aussi aux hommes) qui ont pris la parole, ce que j’entends, ce qui m’intéresse, c’est leur voix. Comment elles parlent. Comment on peut parler la violence sexuelle. Il n’y a rien de simple dans la mise en mots de ce qu’on vit par le corps. Pourtant, la seule chose qu’on peut faire, c’est raconter. C’est la seule façon de faire voir quelque chose. Montrer ce que ça veut dire, pour vrai. Et en même temps, c’est là que ça bogue. Plus on raconte, plus on suscite de colère. Plus on raconte, moins, de l’autre côté, on veut nous entendre, parce que c’est inconfortable, désagréable, confrontant. Et c’est à ce moment-là qu’on se met à brandir deux expressions : zone grise et chasse aux sorcières. La zone grise comme ce qui interdit de dénoncer, d’accuser, parce que les choses ne sont pas claires, qu’elles laissent place au doute ; la chasse aux sorcières comme ce dont sont victimes ceux qui se trouvent pointés et dont les actes sont (injustement) mis en lumière.

* * *

C’est l’affaire Aziz Ansari qui a été le coup ultime, le coup d’envoi de cette chronique.

Il vient un moment où on se dit que l’accumulation des exemples devrait suffire à faire la démonstration que quelque chose est pourri au royaume de l’hétérosexualité. Pourtant, les témoignages ne suffisent pas à la tâche, on continue à mettre en doute la parole des femmes. Et en particulier la parole de celles qui dénoncent non seulement ce qu’on reconnaît communément comme une agression sexuelle, mais les mauvaises expériences qui ne relèvent pas du Code criminel et qui néanmoins sont violentes, agressives et participent à préserver les rapports de domination dans notre société.

La jeune femme qui a passé une soirée avec l’acteur Aziz Ansari et qui a choisi de le raconter en a payé le prix [1]. Grace décrit comment, malgré le fait qu’elle lui demandait de ralentir, Ansari n’en finissait plus d’accélérer et d’intensifier les gestes sexuels. Elle lui disait non, il faisait mine d’entendre son refus, se calmait pendant un bref instant, puis reprenait de plus belle, mettait ses doigts dans la gorge de Grace, poussait sa main puis sa tête vers son sexe, sans arrêt. Est-ce que Grace aurait dû partir ? Oui, bien sûr, dans un monde idéal, elle serait partie. Mais elle est restée. D’une part, parce que la peur de l’escalade de la violence était présente. D’autre part, parce que c’est ce qu’on a appris aux femmes : être gentille, tolérer et douter.

Oui, Grace est restée. Elle a fait une fellation à Ansari et après, elle est partie. Plus tard, il lui a envoyé un texto pour la remercier de la soirée. Elle lui a répondu qu’elle n’en gardait pas un si beau souvenir, que pour elle, ce rapport sexuel n’avait pas été consenti. Qu’il avait refusé de reconnaître les signes qu’elle lui donnait. Elle lui répond clairement, explicitement, pour qu’il ne le fasse pas à une autre fille. Elle lui explique par texto parce qu’elle n’est plus seule avec lui dans son appartement. Elle le fait parce qu’elle n’est plus en danger.

Une professeure de l’Université du Michigan, Sara McClelland, a interviewé des jeunes gens autour de la notion de « bad sex » : que concevaient-ils comme étant un rapport sexuel désagréable ? Au terme des entrevues, elle a noté que pour les garçons, l’échec d’un rapport sexuel avait à voir avec une partenaire passive, peu excitante et l’absence de jouissance. Pour les filles, cet échec avait à voir avec la possibilité de la douleur physique, de l’inconfort, la présence d’émotions négatives. Les garçons n’avaient jamais peur de ça. Dans leurs fantasmes, jamais n’apparaissait celui de la violence sexuelle non consentie.

Ansari, à la réception du texto de Grace, lui répond : « Je suis vraiment désolé d’apprendre ça (I’m so sorry to hear this). J’ai de toute évidence mal lu les signes sur le coup, je m’en excuse. » Lisant cela, je me demande comment un homme de cet âge-là peut avoir une telle réaction. Qu’est-ce que ça veut dire : « Je suis désolé d’apprendre ça » ? Est-ce que ça veut dire : « Je suis désolé d’apprendre que tu n’aies pas aimé » ? « Je suis désolé de m’être laissé emporter par mon désir » ? Ou est-ce que ça veut dire : « Je suis désolé, mais au fond pas vraiment, parce que ce n’est pas bien grave… Tu as fini par me faire une fellation, j’ai joui, mais je ne t’ai quand même pas violée, il ne faut pas exagérer. On ne va pas se mettre à en faire tout un plat. C’était un malentendu, un épisode banal de bad sex. »

Or, cet inconfort que Grace a subi, c’est un inconfort qui est le plancher, pour les femmes, c’est l’inconfort qui vient avec le fait d’être une femme dans notre société, l’habitude que les femmes ont à prendre sur elles, à souffrir physiquement quotidiennement, à être inconfortables tous les jours de leur vie à cause de la manière dont leur corps est appelé à exister dans cette société [2]… C’est ce contexte-là qui amène quelqu’un comme Grace à rester dans l’appartement d’Aziz Ansari et à faire une fellation même si elle n’en a pas envie. Elle le fait pour que ça finisse. C’est un mauvais calcul, mais c’est souvent le seul calcul dont on est capable parce que cette habitude à passer outre notre malaise, notre mal-être est profondément ancrée. C’est ça, la vérité. Et si c’est si difficile, en ce moment, c’est qu’enfin cet inconfort contamine tout le monde – et en particulier les hommes.

* * *

Quand, après coup, Grace en vient à raconter cette soirée à une journaliste, elle parle d’abus sexuel. En retour, on lui oppose la zone grise, on parle de dérapage et de chasse aux sorcières. Parce qu’Ansari n’a pas mis son sexe de force dans le corps de Grace, il ne s’agirait pas d’agression sexuelle. Mais alors, quelle est l’expression qui peut nommer ce que Grace a vécu ? Inconduite ? Mais ce n’est pas une inconduite dans notre société ; cette façon masculine de se conduire, c’est la norme. Et donc, comment en parler ?

Et puis, ce n’est pas Aziz Ansari, la sorcière. Ni Harvey Weinstein, Louis C. K., Gilbert Rozon, Michel Brûlé, Éric Salvail, Gerry Sklavounos ou Gilbert Sicotte. Les sorcières, ce sont celles devant qui ils se sont exhibés, celles qu’ils ont attrapées, séquestrées, agressées, celles qu’ils ont humiliées, brisées, invisibilisées. Comme les vraies sorcières, ces femmes qui, historiquement, ont été mises au bûcher parce qu’elles dérangeaient, parce qu’elles menaient une vie un peu trop libre. Les sorcières, c’est nous, toutes les Grace de ce monde.

Il n’y a pas de zone grise ! J’en ai marre des zones grises ! Parce que parler de zone grise, c’est essayer de faire une place à l’inacceptable. Ce n’est pas une zone grise quand une femme dit non et que l’homme continue à lui imposer un oui. Son oui à lui. Ce n’est pas une zone grise quand une femme réagit parce qu’elle a peur de ce qui pourrait lui arriver si elle essayait de partir – et je ne pense pas seulement au risque de viol, ou de violence, mais aux diverses formes de représailles. Je pense surtout au fait qu’on continue à éduquer les femmes de manière à ce qu’elles ne soient pas équipées pour dire non : incapables trop souvent d’être certaines d’avoir raison. Parce que la sexualité dominante, dans cette société, est celle des hommes qui couchent avec des femmes. C’est cette sexualité-là qui est représentée partout, celle-là uniquement. Avec son désir. Ses pratiques sexuelles préférées. Son rythme. Ses mots. Ses scénarios.

Et c’est ça qu’il faut changer.


[1Katie Way, « I went on a date with Aziz Ansari. It turned into the worst night of my life », Babe.net. Disponible en ligne.

[2Lili Loofbourow, « The Female Price of Male Pleasure », The Week, 25 janvier 2018. Disponible en ligne.

Thèmes de recherche Féminisme, Etats-Unis
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