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Dossier : Justice pour toutes !

Le consentement après #MeToo

« Un contrat notarié en trois exemplaires ? »

Voilà le refrain inévitable qu’on nous sort chaque fois que l’on discute de consentement, de culture du viol et de réforme du droit relatif aux agressions sexuelles. Le « contrat en triple exemplaire » se présente comme l’ultime transgression, la persécution, la folie féministe poussée à son comble.

Ce futur morose pourrait d’ailleurs se terrer bien moins loin qu’on le soupçonne. À preuve, l’application mobile LegalFling a été créée pour permettre aux partenaires d’un acte sexuel de consentir du bout du doigt et aux hommes de se défendre avec cette preuve de « consentement légal » lorsqu’arrivera l’Inquisition. Y a-t-il du vrai dans cette caricature ? Le consentement négocié, formalisé, couché sur papier est-il l’ambition ultime des féministes anti-viol ? Au contraire ! Un tel consentement contractualisé est irréconciliable avec une vision féministe de la sexualité.

Une contradiction profonde

L’essence même du contrat est de s’obliger maintenant à poser une action dans l’avenir. Or, le consentement donné à l’avance est une situation que les féministes connaissent bien et veulent à tout prix éviter : il nous ramènerait à l’époque (pas si) révolue du consentement irrévocable donné par l’épouse.

Jusqu’à tout récemment au Canada, un époux ne pouvait être déclaré coupable d’avoir violé sa femme. La justification de l’impossibilité du viol conjugal était que l’épouse consentait à avoir des rapports sexuels en se mariant. Ce consentement irrévocable faisant du sexe un « devoir conjugal » et de la femme un objet à la disposition du mari. Ridicule ? Certainement, mais c’était pourtant l’état du droit au Canada jusqu’en 1983. En Angleterre, jusqu’en 1991. En France, jusqu’en 1994. Aux États-Unis, l’immunité conjugale pour le viol existe toujours sous plusieurs formes dans 26 États. Dans certains d’entre eux, un homme qui rend sa femme inconsciente sans son consentement puis se sert de son corps à des fins sexuelles ne se rend pas coupable de viol. Voilà la réalité à laquelle nous ramène l’idée selon laquelle le consentement peut être donné en avance, puis exigé en vertu d’un contrat. Le féminisme n’est certes pas un mouvement monolithique, mais on n’aura pas de mal à se mettre d’accord sur cette question-ci : non merci !

À l’inverse, le consentement requis par les principes d’égalité des genres et d’autonomie sexuelle (ainsi que par le droit canadien) nécessite qu’il soit actualisé et réitéré. Il n’y a pas de consentement sans la possibilité de le révoquer (ce pourquoi une personne endormie ou inconsciente ne peut pas être consentante). Lorsque le consentement est retiré, l’activité sexuelle doit cesser immédiatement, sans obligation de se soumettre à quelque acte que ce soit sous prétexte d’un consentement passé. Voilà un aspect du droit canadien qui nous plaît. Les gens qui suggèrent que les féministes voudraient faire du consentement un contrat signé en trois exemplaires n’ont rien compris au féminisme. Ou aux contrats. Ou aux deux.

Le grand mystère féminin

L’outil rhétorique du « consentement contractuel » est en outre une exagération grossière qui transforme en « complications et formalités » les nuances et la sensibilisation autour du consentement que les féministes veulent introduire dans le domaine des rapports sexuels. Les féministes chercheraient à tuer le romantisme et la spontanéité avec des notions de consentement explicite, affirmatif, voire enthousiaste – différentes façons d’exprimer que seul un vrai « oui » veut dire « oui ». Précisons que l’idée selon laquelle « le romantisme est mort » n’a rien de nouveau. Et pourtant, ni le divorce, ni le condom, ni le mariage gai ne sont venus à bout du couple hétérosexuel. Les inquiets peuvent dormir tranquilles.

La vraie question est de savoir pourquoi certains hommes à qui l’on demande de s’assurer du consentement de leur partenaire se tournent vers l’idée caricaturale du contrat écrit. Selon la conception patriarcale de la sexualité, celle-ci serait pleine de « zones grises », et le viol pourrait n’être, en fin de compte, qu’un problème de communication. Clarifier cette ambiguïté exigerait donc une longue discussion assurément inconfortable. Demander le consentement serait ainsi un vrai buzzkill.

Pourtant, plusieurs féministes remettent en question l’idée qu’en matière de sexualité, les hommes et les femmes ne parlent pas le même langage. Ce que l’on décrit comme un « problème de communication » serait plutôt une ignorance culturellement avalisée. En bref, les hommes ne sont pas stupides et comprennent très bien lorsqu’une femme ne consent pas.

Si cette perspective est correcte, alors ridiculiser l’idée d’un consentement affirmatif comme une complexité monstre relève de la mauvaise foi. L’analyse conversationnelle révèle que, dans la vie de tous les jours, les personnes émettent typiquement des acceptations de façon immédiate et directe et des refus de façon subtile et sans employer le mot « non ». Hors du contexte sexuel, ces refus sont parfaitement compris : une pause de deux dixièmes de secondes suffit à une personne pour comprendre qu’une autre s’apprête à refuser son invitation ! Tout porte donc à croire que les hommes comprennent déjà que l’absence d’un consentement explicite signifie un non [1].

Le problème n’est pas l’absence de contrat, mais l’absence de préoccupation pour l’intégrité sexuelle des femmes. Élever le standard de consentement de « non veut dire non » à « seulement oui veut dire oui » ne rend pas les interactions sexuelles compliquées, gênantes ou difficiles : cela oblige simplement les hommes à cesser de faire semblant que les femmes sont incompréhensibles.

Un contrat de consentement n’arrangerait pas le problème des « zones grises » du consentement, pour la simple raison que de telles zones grises n’existent pas. Le moindre doute quant au consentement devrait amplement suffire à nous convaincre de ne pas prendre de risque. Est-ce aller trop loin ? Les femmes sont agressées sexuellement depuis des siècles et dans des proportions astronomiques. Il me semble que cet effort soi-disant colossal de vérifier le consentement n’est pas une demande exagérée envers les hommes qui prétendent être contre le viol.

Parlons de consentement

Continuons à parler de consentement, à remettre en question nos standards de sexualité moralement acceptable et à imaginer des réformes, mais, de grâce, laissons tomber l’épouvantail du contrat. Le consentement explicite (affirmative consent) recommandé par de nombreuses féministes est loin d’être aussi compliqué que ses détracteurs le prétendent. Il s’agit seulement de s’assurer que notre partenaire est aussi partant·e que nous avant de procéder à un acte sexuel, de ne pas contraindre le « oui » et de respecter le « non » – comme nous le faisons dans nos autres interactions sociales.

Vérifier le consentement coûte bien peu, alors que le coût d’une agression sexuelle est infiniment plus grand. Dans un tel contexte, il n’y a pas de zones grises du consentement : il n’y a que des hommes qui ont des doutes et qui procèdent quand même. Un contrat de consentement ne ferait qu’empirer les choses. Au final, peut-être y a-t-il lieu de conclure que si un homme pense que le comble de la sexualité féministe est le contrat de consentement, alors il ferait sans doute mieux de s’abstenir…


[1Voir Celia Kitzinger et Hannah Frith, « Just Say No ? The Use of Conversation Analysis in Developing a Feminist Perspective on Sexual Refusal », Discourse & Society, 10(3), 1999.

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