Mexique : la lutte contre l’extractivisme s’intensifie

No 74 - avril / mai 2018

International

Mexique : la lutte contre l’extractivisme s’intensifie

Lorsqu’une grande entreprise extractive décide de s’installer quelque part, les rapports de force sont extrêmement inégaux. Cela est encore plus vrai dans le cas des territoires autochtones ou de communautés économiquement fragiles. Au cours des années 1990, de nouveaux gisements miniers sont devenus rentables en raison de la croissance de la demande de métaux et des avancées technologiques au sein de l’industrie. Quelles sont les conséquences de cette recrudescence du secteur extractif pour le Mexique ?

Lors d’une tournée au Canada en février 2018, des militant·e·s mexicain·e·s ont dénoncé les violations des droits humains et de l’environnement qui ont cours sur leur territoire. À l’initiative, entre autres, de Mining Watch et du Réseau mexicain des communautés affectées par les entreprises minières (Red Mexicana de Afectados por la Minería), cette tournée a aussi dénoncé l’intervention de l’ambassade canadienne au Mexique en faveur des minières au détriment des populations locales. En effet, plusieurs militant·e·s pour la justice sociale et environnementale ont expliqué que les représentant·e·s de l’ambassade jouent un rôle clé afin de faciliter la venue des entreprises extractives canadiennes, et ce, malgré les accusations de violations des droits humains.

Des diplomates auraient effectivement fait la sourde oreille lors de la dénonciation des abus et de menaces de mort à l’égard de Mariano Abarca Roblero, leader communautaire écologiste de Chicomuselo, au Chiapas, et porte-parole de la lutte contre la multinationale canadienne Blackfire Exploration Ltd [1]. Il a été assassiné le 27 novembre 2009, devant son domicile. Ce type de négligence et d’impunité prévaut trop souvent et décourage les opposant·e·s aux activités extractives au Mexique et ailleurs. Pourtant, comme le signalait le fils d’Abarca lors de son séjour au Canada, nous assistons au renforcement des coalitions entre une diversité de communautés, surtout autochtones et rurales, et de représentant·e·s de la société civile locale, régionale et transnationale.

Le pouvoir des minières

Au Mexique, plus de 10 millions d’hectares ont été octroyés par le gouvernement fédéral aux industries extractives mexicaines et étrangères depuis le sexenio de Vicente Fox (2000-2006), dont une majorité dans le secteur minier. Le fédéral n’a généralement pas procédé à la consultation préalable, libre et éclairée des communautés autochtones affectées sur leurs territoires ancestraux avant d’octroyer ces concessions, tel qu’exigé par la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail qui a été ratifiée par le Mexique. Ces concessions s’étendent généralement sur une période de 50 ans ; elles sont renouvelables et demeurent donc en vigueur.

Uniquement dans l’État d’Oaxaca, on compte 322 concessions minières, dont 41 projets en cours, mais 2 seulement sont « officiellement » à l’étape de l’exploitation proprement dite. Officiellement, dis-je, car les habitant·e·s de Capulálpam de Méndez, dans la Sierra Norte de Juárez, ont remarqué que malgré un arrêt forcé des travaux d’extraction exigé par les tribunaux depuis 2007, les activités de la mine Natividad y Anexas, filiale de Sundance Minerals basée à Vancouver, ont recommencé. Plusieurs citoyen·ne·s ont ainsi affirmé avoir vu « un camion par jour quitter le village », et ce, depuis plusieurs mois déjà.

Pour cette communauté zapotèque de la Sierra Norte, c’est une source importante de tensions internes et de désillusionnements après tant d’années de lutte contre la minière. La force de la résistance et des manifestations a clairement démontré que les activités de la mine avaient contaminé la rivière à l’arsenic et au plomb et avaient tari la grande majorité des sources d’eau potable qui alimentent les villages environnants. L’arrêt des activités minières dans la région a d’ailleurs incité plusieurs autres villages à se mobiliser afin d’interdire la présence de toute compagnie minière sur leur territoire, avant que celles-ci puissent débuter leurs travaux d’extraction.

¡Aquí digamos si a la visa, no a la minería !

C’est le cas, entre autres, de la municipalité de Magdalena Teitipac, située à quelque 55 minutes de la ville d’Oaxaca. Les 23 et 24 février 2018, une soixantaine de communautés d’Oaxaca s’y sont réunies pour le Second forum étatique des peuples, des communautés et des organisations intitulé ¡Aquí digamos si a la vida, no a la minería ! (« Ici, nous disons oui à la vie, non à l’industrie minière »). Afin d’échanger leurs expériences respectives et de célébrer les 5 ans de la Déclaration de territoire « libre de toute activité minière » par l’Assemblée communale de Magdalena Teitipac, 33 autorités communautaires et 36 organisations sociales ont participé à ce forum. Ils ont réitéré leur volonté de travailler conjointement afin de contrecarrer l’extractivisme abusif et l’imposition de mégaprojets de développement qu’ils qualifient de « meurtriers » au sein de leurs territoires. Plusieurs participant·e·s ont dénoncé le pillage des richesses naturelles et la violation de leurs droits communautaires et autochtones. Selon eux, la négligence et la responsabilité de représentant·e·s de l’industrie et des gouvernements ont contribué à la violence, à la criminalisation croissante de leur lutte et à l’assassinat de nombreux défenseurs et défenseuses des droits humains, en particulier depuis la récente adoption de la Loi sur la sécurité intérieure.

Pour les opposant·e·s à l’extractivisme, il est extrêmement difficile d’obtenir et de diffuser une information claire et précise sur l’activité minière et de maintenir la mobilisation nécessaire afin d’éviter que ne débute ou ne reprenne l’extraction. Le climat de terreur, le pouvoir économique et les promesses des entreprises ont ainsi entraîné la rupture du tissu social de différentes communautés. Les signataires de la Déclaration officielle du Second forum, présentée en conférence de presse le 26 février 2018, exigent « le respect du droit à l’autonomie et à l’autodétermination afin de respecter notre mode de vie et nos aspirations, celles qui conviennent le mieux pour nos peuples et communautés ». Réaffirmant et renforçant leurs identités culturelles à travers la lutte, la Déclaration défend également une vision du monde qui ne peut être réconciliée avec le modèle capitaliste dominant d’extraction intensive des richesses naturelles : « […] la terre nous la reconnaissons comme notre mère qui nous donne la vie et nous couvre ensuite de son manteau afin de nous protéger. Nous reconnaissons les femmes comme gardiennes de la terre, éléments fondamentaux des processus de résistance et de lutte pour la vie face aux projets meurtriers que représentent les mégaprojets au cœur de nos territoires [2] ».

En effet, Magdalena Teitipac est une communauté zapotèque qui s’autogouverne selon les us et coutumes des peuples originaires, choisissant en assemblée communale leurs autorités locales. C’est collectivement qu’ils et elles doivent décider de tout changement dans l’usage du territoire, reconnu comme bien commun de l’ensemble de la population. La majorité des familles y cultivent d’ailleurs toujours la milpa, une agriculture diversifiée de maïs, haricots, courges et autres plantes et herbes médicinales.

Malgré tous les obstacles et toutes les tensions au quotidien, les communautés s’organisent et créent des coalitions régionales et transnationales. Très souvent, ce sont les femmes qui prennent l’initiative, dénonçant les ravages et les risques associés à l’extractivisme pour la santé et le bien-être des populations et des écosystèmes dont elles dépendent.

Sachant qu’un très grand nombre des entreprises actives au Mexique sont enregistrées à la Bourse de Toronto et la Bourse de croissance TSX, les défenseurs du territoire et des droits humains ont espoir que la création d’un poste d’ombudsman par le gouvernement du Canada en janvier dernier, qui aura la capacité « d’enquêter sur des allégations de violations des droits de la personne par des entreprises canadiennes [3] » actives à l’étranger, pourra limiter les abus et la négligence de l’ambassade canadienne. Cependant, l’absence de pouvoirs contraignants d’une telle institution, combinée à la corruption endémique qu’entraîne généralement l’arrivée de riches entreprises extractives, exigeront une vigilance constante de la part des communautés affectées et de leurs alliés, y compris au Canada.


[1Radio-Canada, « La diplomatie canadienne au banc des accusés », 6 février 2018, en ligne.

[2Toutes les traductions sont de l’auteure. Pour la Déclaration complète du Forum en espagnol, diffusée par ÉDUCA, A.C : endefensadelosterritorios.org/2018/02/26/declaratoria-del-segundo-encuentro-estatal-pueblos-comunidades-organizaciones-aqui-decimos-la-vida-no-la-mineria/

[3TVA nouvelles, « Le Canada veut serrer la vis aux entreprises œuvrant à l’étranger », Agence QMI, 17 janvier 2018, disponible en ligne.

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