Le combat des paysans contre les entreprises minières canadiennes

Terre, eau et vie

Marie-Dominik Langlois, Rachel Sarrasin

L’intensification des investissements étrangers au cœur de la mondialisation néolibérale a entraîné la multiplication des chantiers d’exploitation des ressources naturelles en Amérique latine. Écorchant les territoires du continent, ces projets sont reconnus pour leurs effets destructifs sur le milieu naturel et les impacts qu’ils génèrent pour les populations vivant sur les terres exploitées. Bien que quelques gouvernements progressistes de la région aient recours à des instruments politiques tels la nationalisation des ressources pour contrer certains abus de cette industrie [1], les entreprises bénéficient généralement de la complicité des gouvernements attirés par les éventuelles retombées économiques de ces projets. Face à l’inaction, des acteurs de la société civile ont réussi au cours de la dernière décennie à unir une multitude de luttes micro-locales (au niveau des communautés) à un mouvement réel de réappropriation du développement communautaire articulé à des revendications autochtones et paysannes beaucoup plus larges.

Conflits socio-environnementaux

La mobilité des investissements étrangers qui envahissent le continent est facilitée depuis les années 1980 par les programmes d’ajustements structurels et les accords de libre-échange avec les pays de l’Union européenne (UE), les États-Unis et le Canada qui rivalisent entre eux pour l’accès aux ressources de la région. Ainsi, les entreprises d’exploitation des ressources naturelles (mines, gaz, pétrole et hydroélectricité) profitent de la libéralisation des marchés pour négocier divers projets avec les gouvernements d’Amérique latine, lesquels octroient des titres d’exploration ou d’exploitation des ressources sur des territoires sans consultation préalable auprès des communautés concernées. Ces communautés, pour la plupart autochtones ou paysannes, bénéficient pourtant de titres de propriété collectifs sur des terres ancestrales, obtenus à la suite de luttes sociales historiques et dont le statut est parfois même inscrit dans la constitution des pays concernés. En ce sens, l’octroi de titres à des propriétaires étrangers ou privés apparaît comme une contradiction propre à ce type de conflits socio-environnementaux. Plaçant « l’intérêt national » au-dessus de la loi et des engagements internationaux protégeant la propriété collective des autochtones sur ces territoires ou la sécurité des populations locales, prétextant que les communautés ne sont propriétaires que de la surface du territoire, l’État s’abroge le droit sur le sous-sol et les ressources qui s’y trouvent pour les offrir en pâture aux multinationales au détriment de toute justice ou dignité humaine.

De plus, les négociations qui se font directement entre le gouvernement et les acteurs privés excluent du dialogue les populations qui sont les premières affectées par de tels projets, en dépit des conventions internationales comme la Convention 169 de l’Organi-sation internationale du travail qui reconnaît aux peuples autochtones le droit à la consultation et à la participation lors de projets les affectant. Or, les conséquences des chantiers d’exploitation sont désastreuses pour les communautés locales. Au premier titre, notons la pollution du milieu naturel et des terres agricoles par les produits utilisés pour l’extraction minière (mercure, cyanure) ou par les rejets dégagés par l’inondation des terres, dans le cas d’érections de barrages. Puis, la dégradation environnementale et la contamination des terres arables par les produits toxiques ont pour corollaire la détérioration de la santé publique avec l’augmentation des cas de cancer et de maladies pulmonaires et respiratoires. Enfin, si les communautés n’ont pas été déplacées d’emblée avant la mise en place des projets, la détérioration du milieu naturel contraint leurs habitants à changer d’activité économique en travaillant pour l’entreprise installée dans la région ou en migrant vers l’économie informelle des régions urbaines.

Parallèlement à ces conséquences écologiques et sociales, il importe de souligner la dimension culturelle des effets de l’industrie d’exploitation des ressources naturelles pour les communautés concernées. Davantage qu’une ressource à exploiter pour subvenir aux besoins matériels des êtres humains, l’environnement constitue une dimension fondamentale de l’identité de ces communautés, pour qui le respect de la nature est indissociable du respect de la vie. La vision des ressources naturelles comme biens capitalisables, qui sous-tend les projets des entreprises d’exploitation, est perçue comme une attaque frontale à la cosmogonie et aux traditions autochtones. L’appartenance à la terre et au milieu naturel ainsi que la défense des droits territoriaux ont ainsi contribué à accroître la présence des autochtones au cœur des mobilisations actuelles en Amérique latine.

Mobilisations sociales : exemples de la sierra péruvienne

L’arrivée d’une entreprise étrangère extractive dans une communauté suscite de nombreuses préoccupations. Face au risque de dilution de leur identité, des communautés paysannes et autochtones ont développé des actions visant à mettre en valeur la culture qui leur est propre. Les expressions mobilisatrices témoignent bien des intérêts de ces populations : « la défense pour la terre, l’eau et la vie », « la vie n’est pas à vendre », « on ne peut pas manger de l’or ». À Tambogrande, au Pérou, où l’exploitation minière mettait en péril les activités agricoles de la vallée de San Lorenzo, productrice importante d’agrumes pour le marché national, la campagne anti-mines s’est organisée autour du slogan « on ne peut pas faire du ceviche sans lime » [2].

Dans le cas de Tambogrande, un groupe de citoyens, composé principalement de paysans, a été le premier instigateur dans la région des efforts de sensibilisation de la population aux effets de l’exploitation abusive des ressources naturelles. Depuis les mobilisations sociales et le référendum populaire qui ont mené à l’expulsion de la compagnie minière canadienne Manhattan Mine-rals, on assiste à la diffusion d’un véritable modèle d’organisation populaire, source d’inspiration lorsqu’un nouveau projet d’exploitation des ressources naturelles s’établit en territoire vierge. Le « modèle Tambo-grande » a été repris dans des cas similaires, à Sipakapa au Guatemala et à Esquel en Argentine.

Le conflit socio-minier dans la province de Huancabamba, région de Piura, au nord du Pérou, est un autre cas exemplaire de mobilisation sociale. La population de la région vivant principalement de la production du riz cultivé en terrasses s’est opposée à l’ambition d’une entreprise britannico-chinoise voulant exploiter un gisement situé dans les Andes péruviennes. Un véritable débat national a alors pris forme entre les habitantes de la capitale et les populations paysannes du Nord, les médias n’hésitant pas à qualifier ces dernières d’ignorantes et d’analphabètes. On a même poussé l’audace jusqu’à affirmer que le sort économique du pays reposait entre les mains de ces quelques communautés isolées. Celles-ci ont donc organisé une consultation populaire pour forcer l’inclusion de la population dans le dialogue autour du projet. Les campagnes de sensibilisation et d’information précédant la consultation soulignaient avec fierté l’identité paysanne de la population et son souci pour la protection de la biodiversité régionale.

Par ailleurs, face à la menace d’expulsion de leurs terres, des associations de paysans ont développé des projets communautaires de renforcement des capacités agricoles, comme la mise sur pied d’une coopérative de panela (sucre non raffiné) et l’achat d’un moulin à usage collectif. D’autres communautés paysannes ont développé des projets d’agro-écotourisme. Les mobilisations anti-mines ont donc mené au renforcement de l’identité culturelle paysanne des communautés, qui à leur tour ont intégré leur appartenance à la terre dans des projets de développement communautaire en accord avec leurs valeurs.

Création de fronts sociaux régionaux, nationaux et continentaux

Avec l’implication d’associations professionnelles et de groupes locaux de la société civile, les opposantEs au projet de développement minier à Tambogrande ont créé le Front de défense de la Vallée de San Lorenzo. Dans ce cas particulier, le président du Front a par la suite quitté celui-ci pour entrer dans la course à la mairie de la municipalité afin d’interdire, si élu, toute exploitation minière durant son mandat. Francisco Ojeda a gagné son pari et respecté sa promesse électorale, de même que son engagement pour le développement communautaire agricole.

Par la suite, le Front s’est adjoint des alliés régionaux, des organisations de justice sociale liées à l’archevêché de la région de Piura (Diaconia para la justicia y la paz) et des groupes environnementaux. Afin de transformer le mouvement de protestation locale en un enjeu d’intérêt national, le Front a également cherché des alliés auprès d’ONG basées à Lima. Un réseau national de communautés affectées par les mines a été créé et un second réseau plus large, la Red Muqui, a été fondé récemment pour inclure à la fois les communautés touchées et les ONG solidaires.

On compte également de nombreux regroupements anti-mines sur le continent, tel celui des femmes contre l’industrie minière en Équateur, qui tient des rencontres avec ses homologues péruviennes annuellement. En Argentine, le mouvement « No a la mina », instigué à la suite de l’implantation d’une compagnie minière canadienne à Esquel en Patagonie, est devenu un véritable modèle pour les autres luttes anti-mines ailleurs au pays. Au Mexique, le mouvement national des communautés affectées par les mines est très récent : son existence a été officialisée en juin 2008, profitant de la rencontre annuelle du réseau des communautés affectées par les barrages. La déclaration de fondation du mouvement énonce non seulement l’objectif de faire front commun contre l’exploitation minière à ciel ouvert, mais elle inscrit aussi les luttes locales anti-mines dans un mouvement national plus large avec des revendications pour la reconnaissance des droits autochtones et le développement communautaire. Plus récemment, la question de l’exploitation minière a été un thème fédérateur au Forum social des Amériques tenu au Guatemala.

Dans cet esprit, un véritable mouvement transnational pour la justice environnementale et l’autodétermination est en émergence. Au Canada, des organisations de développement international et de solidarité ont créé le Réseau canadien sur la reddition de comptes des entreprises. Ce mouvement d’action politique et de concertation, sous la coordination de la Halifax Initiative, vise à faire pression sur le gouvernement canadien pour que celui-ci adopte une loi exerçant un certain contrôle sur les entreprises extractives canadiennes œuvrant à l’étranger. Rappelons que 60 % des entreprises minières dans le monde sont enregistrées au Canada et la majorité des entreprises minières en Amérique latine sont d’origine canadienne. La réputation du Canada dans les pays latino-américains s’est grandement détériorée en raison de l’agressivité manifestée par les entreprises canadiennes dans le développement des projets extractifs. Le mouvement exige entre autres que l’action de ces entreprises soit soumise au respect des droits humains et des conventions internationales. Au Québec, la Coalition sur les impacts socio-environnementaux des transnationales en Amérique latine, composé de divers groupes de la société civile et de centres de recherche universitaires, organise des activités de sensibilisation et initie des actions de pression lorsque les droits des communautés sont violés.

Bien qu’à l’occasion les mobilisations populaires aient mené au pouvoir des représentants politiques progressistes sensibles aux abus des entreprises extractives œuvrant sur leur territoire, il convient de souligner que les chefs d’État de la région poursuivent néanmoins avec agressivité le développement de projets extractifs. Malgré la nationalisation de l’industrie ou un contrôle politique accru de ces activités dans certains cas, les gouvernements ne respectent pas toujours, loin s’en faut, la volonté des communautés locales. Ainsi, tant les populations concernées du Sud que les ONG solidaires du Nord sont d’avis que la lutte à mener est encore longue pour le respect des droits et de l’autodétermination des communautés paysannes et autochtones en Amérique latine.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Marie-Dominik Langlois

Comité pour les droits humains en Amérique latine (CDHAL)


Rachel Sarrasin

Militante et membre du Collectif de recherche sur l’autonomie collective

P.-S.

Marie-Dominik Langlois

Rachel Sarrasin

Respectivement coordinatrice du Comité pour les droits humains en Amérique latine (www.cdhal.org) et membre du Collectif de la revue À bâbord !

NOTES

[1] Par exemple, le gouvernement d’Evo Morales en Bolivie a procédé à la nationalisation des hydrocarbures depuis son arrivée au pouvoir en 2006. Le Venezuela a quant à lui imposé de nouvelles règles aux entreprises étrangères sur son territoire. Rafael Correa à la présidence de l’Équateur s’est également déclaré sensible à ces enjeux.

[2] La ceviche est un plat national péruvien fait de poisson cru mariné dans un jus de lime.

| Liste de diffusion | Plan du site | Visites : 1148965 | Site réalisé avec SPIP | Crédits : [ ZAA.CC ] www.zaa.cc