Dossier : Amérique latine - (...)

Le respect des droits des peuples autochtones

Une victoire encore incomplète

Le 13 septembre 2007, l’Assemblée générale des Nations unies adoptait, après 12 ans de négociations et d’atermoiements, sa Déclaration sur les droits des peuples autochtones. Dans les deux Amériques, on estime à environ 50 millions le nombre actuel des autochtones, qui sont présents dans tous les pays (sauf l’Uruguay), mais concentrés surtout dans les Andes (Pérou, Bolivie) et en Mésoamérique (Mexique, Guatemala).

L’adoption de la Déclaration a été le fruit de 20 ans de lutte sur le plan international, lutte amorcée avec l’adoption, en 1989, de la Convention no 169 de l’Organisation internationale du travail (OIT). Elle reconnaissait l’existence de peuples autochtones comme sujets de droits culturels, sociaux et politiques, dont celui à disposer d’eux-mêmes. Dans les années qui ont suivi, un nouveau leadership, davantage instruit et aguerri aux débats politiques, a pu utiliser ce texte, ratifié par de nombreux gouvernements (pas le Canada ni les États-Unis) pour faire avancer la cause des peuples autochtones et trouver des alliés pour vaincre les résistances considérables qu’ils ont rencontrées. Car résistance il y eut. On ne sera pas surpris de voir que le dernier carré d’adversaires irréductibles à une déclaration sur les droits autochtones est le même qui s’est opposé à Kyoto : les États-Unis, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et, à la surprise de plusieurs, notre beau et grand pays. En fait, le Canada a été et demeure, depuis les années 1980, l’un des pays les plus obstinés dans son opposition à toute reconnaissance de ces droits collectifs, tant sous les Libéraux que sous les Conservateurs. Le 30 juin 2006, au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, le Canada s’est même retrouvé seul avec la Russie à voter contre la Déclaration !

Cependant, malgré l’importance du texte, on ne peut présumer qu’il correspond à la réalité. L’ensemble des gouvernements d’Amérique latine a ratifié la Déclaration. La situation y est-elle meilleure ? Nous examinerons trois cas, du Chili au Mexique, en passant par la Bolivie.

Au Chili : Les Mapuches et les gouvernements démocratiques

3 janvier 2008 : Matías Catrileo Quezada, militant mapuche membre d’un groupe qui occupe des terres ancestrales cédées à une entreprise forestière, est assassiné par la police. Prison d’Angol, 10 octobre 2007 : Patricia Troncoso, José Huenchunao, Hector Llaitul et Juan Millalen, militants mapuches, entreprennent une grève de la faim pour exiger la libération de tous les prisonniers politiques autochtones du Chili et protester contre la militarisation des communautés. Appuyées par des hélicoptères et des véhicules blindés, les « forces spéciales » envahissent les villages, font irruption dans les cabanes et rouent de coups hommes, femmes et vieillards pour obtenir des « confessions ». En 2006, ces militants ont été condamnés à 10 ans de prison pour avoir censément incendié une pinède « appartenant » à la Forestal Mininco située sur leurs terres ancestrales. Amnistie Internationale, l’Organisation internationale contre la torture et le Rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits fondamentaux des peuples autochtones, Rodolfo Stavenhagen, ont exprimé leurs inquiétudes devant les conditions de détention des Mapuches.

Depuis la fin de la dictature de Pinochet (1988), le Chili (16 millions d’habitants) a été surtout gouverné par une vaste alliance de centre-gauche (socialistes et démocrates-chrétiens) appelée la Concertación. Il y a deux ans, c’est une femme, Michelle Bachelet – fille d’un opposant mort sous la torture et elle-même emprisonnée sous la dictature –, qui a été élue présidente. Le pays jouit actuellement d’une stabilité économique et d’une croissance régulière, fondées sur une industrie minière en pleine expansion et sur les nouveaux services (télécommunications, finance, informatique). Si la croissance a surtout profité aux couches supérieures, le Chili se vante d’avoir réduit le nombre de ses pauvres de 40 à 20 % au cours des 10 dernières années.

Les Mapuches, au nombre de plus de 600 000, forment 87 % de la population autochtone du pays. Ils peuplaient traditionnellement les forêts et la côte du sud du pays, où vivent encore plus de 50 000 d’entre eux. Tout au long du XXe siècle, beaucoup ont dû émigrer vers les villes du centre du pays, où ils occupent généralement les emplois les moins rémunérés, tandis que leurs terres étaient octroyées à de vastes entreprises agricoles, minières et, surtout, forestières. Depuis quelques années, des groupes de jeunes et de paysans sans terre vont occuper les immenses concessions des entreprises papetières. La police les réprime brutalement et les peines d’emprisonnement pleuvent. Le cadre légal de la répression : la loi antiterroriste décrétée par le dictateur Pinochet pour freiner toute opposition et que les nouveaux gouvernements « démocratiques » utilisent abondamment. Pourtant, l’article 26 de la Déclaration, que le gouvernement chilien a ratifiée, établit que « les peuples autochtones ont droit de posséder, d’utiliser, de mettre en valeur et de contrôler les terres, territoires et ressources qu’ils possèdent parce qu’ils les occupent ou les utilisent traditionnellement ».

En Bolivie : la violence raciste

El Porvenir, province de Pando (près de la frontière brésilienne), 11 septembre 2008 : 18 paysans koyas [1], hommes et femmes, sont assassinés par des paramilitaires appuyés par des forces policières de l’État, alors qu’ils se rendaient manifester dans la ville frontière de Cobija. L’auteur intellectuel du massacre semble être le préfet lui-même, Leopoldo Rodriguez. Le massacre était déjà annoncé, en quelque sorte, par la violence déchaînée contre un rassemblement d’autochtones dans la ville de Sucre, province de Chuquisaca, le 28 mai dernier. Un grande délégation de paysans koyas, qui allaient assister à une remise d’ambulances pour les communautés, avait été prise à partie par une foule urbaine armée de pierres et de grenades lacrymogènes, animée par le Comité Cívico de Sucre. Des autochtones ont été roués de coups, dévêtus et obligés d’« embrasser le drapeau bolivien ».

Dans ce pays de 8,5 millions d’habitants, l’un des plus pauvres d’Amérique, la droite bolivienne, déplacée du pouvoir par la victoire d’Evo Morales et du Mouvement au Socialisme (MAS), a aujourd’hui recours à des groupes racistes, recrutés parmi la minorité nonautochtone, pour tenter d’empêcher, par la terreur, l’application des réformes entreprises par le gouvernement et qu’ils n’ont pu bloquer par des moyens légaux. Les autochtones koyas forment les deux tiers de la population et sont historiquement concentrés sur le haut plateau occidental. Depuis plusieurs décennies, la crise agricole et la fermeture des mines ont poussé des dizaines de milliers d’entre eux à émigrer vers l’est, où ils ont constitué une main-d’œuvre bon marché sur les grands domaines d’élevage du Pando et les plantations (entre autres de coca) dans ce qu’on appelle la media luna (le « croissant fertile » des basses terres orientales). C’est la décision d’exporter les énormes réserves de gaz de ces territoires (alors que la capitale n’est même pas approvisionnée directement) qui a provoqué la chute du gouvernement de Sánchez de Lozada et l’élection d’Evo Morales, porteur d’un vaste programme de réformes sociales et politiques, y compris la nationalisation des hydrocarbures. Vaincue aux élections présidentielles, la droite s’est regroupée autour des préfets des provinces orientales et des comités cívicos. Incapable de dérouter le gouvernement par la voie légale, elle a entrepris de ranimer le racisme profond qu’entretiennent les gens des villes (dont beaucoup sont pourtant métis) à l’égard des paysans autochtones, des cholos. Avec l’aval des autorités politiques à Sucre et dans la media luna, les bandes armées sont vite passées de la violence verbale (« ¡ Indios de mierda ! »), aux coups et blessures (Santa Cruz, Sucre). Avec le massacre d’El Porvenir, un nouveau cap vient d’être franchi : on ne recule plus devant l’assassinat. Le gouvernement Morales, qui a tergiversé devant les violences de Sucre, a décidé cette fois d’agir immédiatement en ordonnant l’arrestation du préfet et l’imposition de l’état d’urgence à Pando. Il est donc tout à fait d’actualité de rappeler l’article 7 de la Déclaration, signée par la Bolivie : « les autochtones ont droit à la vie, à l’intégrité physique et mentale, à la liberté et à la sécurité de la personne. »

Au Mexique : « On ne badine pas avec l’État, maudits ! »

Chinkultik, Chiapas, 3 octobre 2008. C’est avec ces mots qu’un policier a donné le coup de grâce à Agustín Alfaro, jeune autochtone maya tojolabal. Le matin du 3, Agustín, propriétaire d’un véhicule, avait emmené sa femme Eloisa visiter sa mère, qui habite près du site archéologique de Chinkultik. Or, le 7 septembre, après une décision en assemblée, les paysans du village de Miguel-Hidalgo occupaient Chinkultik. À l’arrivée d’Agustín, il y avait eu un affrontement avec la Policía Estatal Preventiva (PEP) et on lui demanda d’évacuer d’urgence cinq blessés. À quelques kilomètres, la police barre la route : on traîne les hommes hors du véhicule, on achève les blessés et Agustín est abattu de six balles. Eloisa a juste le temps de se réfugier en brousse avec son enfant. Le lendemain, le gouverneur Juan Sabines a promis d’indemniser les familles des victimes. L’enquête sur les policiers assassins piétine.

Depuis l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), les paysans du Mexique (107 millions d’habitants), dont un grand nombre d’autochtones, ont vu le gouvernement saper les bases de leur mode de vie traditionnel, en même temps qu’il leur reconnaissait, sur papier, certains droits linguistiques et culturels : leurs terres communautaires peuvent désormais être privatisées. L’État peut même décréter l’établissement d’une Zone archéologique, comme à Chinkultik, ou d’une Aire Naturelle Protégée (ANP), comme pour les Lagunas de Montebelo, à côté des villages tojolabals, sur des terres qu’ils exploitaient. Les revenus du tourisme se perdent alors dans les coffres d’organismes parapublics, comme l’Institut national d’anthropologie et d’histoire (INAH) qui administre Chinkultik, ou du secteur touristique privé, comme au parc de Montebelo. Au début du mois de septembre 2008, huit communautés amérindiennes décidaient de prendre possession de ce parc pour l’administrer elles-mêmes ; une semaine plus tard, les paysans de la commune de Miguel-Hidalgo faisaient de même à Chinkultik, et l’État décidait de les expulser, avec les résultats que l’on sait. Et pourtant, l’article 11 de la Déclaration, ratifiée par le Mexique, stipule que « les peuples autochtones ont le droit de conserver, protéger et développer les manifestations passées, présentes et futures de leur culture, telles que les sites archéologiques et historiques, l’artisanat, les dessins et modèles... » Au contraire, le comportement des autorités mexicaines montre qu’on considère ces sites simplement comme une propriété d’État, sans égard aux peuples qui habitent encore ces régions.

En guise de conclusion

La légèreté avec laquelle les gouvernements des Amériques violent les accords internationaux qu’ils signent peut nous amener à douter de l’utilité de ces accords. Et pourtant, c’est en s’appuyant sur de tels documents que les organisations autochtones, depuis plus de 30 ans, ont fait avancer la cause des peuples qu’ils représentent. Des normes internationales permettent de dénoncer plus clairement encore des abus comme ceux que nous venons de mentionner et qui passaient naguère inaperçus. Du Nunavut au Chaco Argentin, des peuples autochtones ont obtenu des éléments d’une autonomie territoriale. Bien sûr, traduire dans les faits cette autonomie, l’élargir, consolider les autres droits et empêcher les reculs exige des efforts de tous les instants. Les peuples et leurs organisations ont maintenant la force et l’expérience suffisantes pour mener cette lutte au quotidien, en réclamant l’appui de la société civile.


[1En Bolivie, on appelle Koyas (ou collas) les Aymaras et Quechuas du haut plateau occidental qui constituait, à l’époque précolombienne, le Koyasuyo, le « quartier du sud » de l’empire inca.

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