Nouvelles, histoires et autres contes

No 27 - déc. 2008 / jan. 2009

Julio Cortázar

Nouvelles, histoires et autres contes

Lu par Claude Rioux

Julio Cortázar, Nouvelles, histoires et autres contes, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2008, 1397 p., ill.

Argentin né à Bruxelles, Julio Córtazar (1914-1984) est un monument de la littérature latino-américaine. Aux côtés des Mario Vargas Llosa, Gabriel García Márquez, Carlos Fuentes, Jorge Luis Borges et Alejo Carpentier, il est l’un des piliers du « boom » littéraire latino-américain des années 1960. Sans tourner le dos au « réalisme magique » alors en vogue, Julio Cortázar est cependant plus proche du genre fantastique.

Marqué par l’exil – il a d’abord fui le péronisme puis les dictatures militaires argentines en se réfugiant à Paris –, Cortázar a sa vie durant été un combattant infatigable de l’anti-impérialisme : membre du Tribunal Russel ayant jugé les crimes des dictatures latino-américaines, il a pris fait et cause pour la Révolution cubaine et contre la guerre du Viet-Nam, il a participé aux barricades du Mai 68 parisien et a soutenu le régime d’Allende puis celui des sandinistes au Nicaragua. Pour autant, on aura du mal à voir en lui la figure de l’écrivain engagé et pédagogue.

Outre Rayuela (Marelle, Gallimard, 1963), son chef-d’œuvre romanesque, Julio Cortázar a d’abord excellé – le mot est faible – dans ce qu’il est convenu d’appeler ici le conte, le cuento, genre narratif propre à la littérature hispano-américaine se situant aux confluents de la nouvelle, du conte et du court roman. Ce sont ces cuentos qui sont réunis pour la première fois en français dans ce recueil aux dimensions ahurissantes (presque 1 400 pages), avec des textes narratifs au genre indéfinissable, des annotations d’œuvres picturales et un appareil de note et d’annexes témoignant d’un travail éditorial hors normes, que méritait bien cet auteur au demeurant.

Dans Quelques aspects du conte, une importante conférence traduite pour la première fois en français et paraissant en début de volume, Cortázar, appliquant la terminologie de la boxe, dit que le roman gagne aux points, tandis que le conte gagne par knock-out. Il insiste sur la nécessité de la brièveté et sur le fait qu’il n’y a pas de thème important ou insignifiant : n’importe quel thème, même le plus trivial, peut devenir significatif s’il est bien traité.

On trouvera un exemple de cela dans Continuité des parcs, où un homme lit un livre dans lequel une femme et son amant conspirent pour tuer le mari, qui est nul autre que le monsieur lisant le roman. En plus de la permanence du mélange de la réalité et de la fiction, apparaît ici la figure du lecteur étant lui-même un personnage du texte qu’il lit. On voit là une des constantes de l’œuvre de Cortázar : l’invitation faite au lecteur à prendre une part active à la lecture, en lui suggérant des formes alternatives d’ordonner la matière narrative. Chacun devant restituer le portrait, donné en code, du monde extérieur, sorte de labyrinthe fantasmatique duquel l’être humain (ou le lecteur) tente d’échapper en trouvant « sa » sortie.

Un des aspects les plus caractéristiques de l’œuvre cortazarienne est la présence d’éléments fantastiques, inexplicables et absurdes, se situant au-delà de la raison. L’œuvre narrative de Cortázar tourne autour d’un désir d’équilibre entre le reflet de la réalité quotidienne et l’exploration métaphysique, ce qui se traduit parfois dans des dénouements ouverts à diverses interprétations. Raison et folie, rêve et veille, objectivité et subjectivité, histoire et fantaisie perdent leur condition exclusive, leurs frontières s’éclipsent, cessent d’être antinomiques pour se confondre en une seule réalité. Une réalité qui explore les soubassements du comportement humain, ses lointaines origines irrationnelles – magiques, barbares, cérémonielles –, qui subjuguent la civilisation rationnelle et la bouleversent. Dans L’idole des Cyclades et La nuit face au ciel, on voit surgir dans la vie moderne, de nulle part et sans solution de continuité, un passé lointain et féroce de dieux sanguinaires devant être rassasiés avec des victimes humaines.

Mario Vargas Llosa, dans son prologue à l’édition castillane des contes de Cortázar, écrivait que ce qui différencie Cortázar d’Edgar Allan Poe, de Jorge Luis Borges et de Franz Kafka, avec qui il entretient par ailleurs une grande proximité, c’est que chez Cortázar « les histoires les plus élaborées et les plus cultivées ou soutenues [cultas] ne se déclenchent ni ne se transposent dans l’abstrait ; elles demeurent ancrées dans le quotidien et le concret, et possèdent la vitalité d’une partie de fútbol. »

À travers ces contes, Cortázar démontre sa capacité inépuisable d’attirer le lecteur vers des nouvelles sphères de la réalité, avec un style qui se caractérise par l’usage d’une langue proche du « parler », incisive, ironique, ambiguë et possédant une grande dose de tendresse et d’humanisme. Le rythme du langage rappelle constamment l’oralité et, par conséquent, l’origine du conte : lu à voix haute, il prend une autre dimension.

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