L’histoire d’un village guatémaltèque et d’une entreprise minière canadienne

No 09 - avril / mai 2005

Panzós : 25 ans après

L’histoire d’un village guatémaltèque et d’une entreprise minière canadienne

par Marc Drouin

En Amérique centrale, l’acronyme PPP désigne depuis quelques années le Plan Puebla Panama, un ambitieux projet d’intégration régionale voué essentiellement au transport maritime et terrestre de marchandises provenant du cœur industriel nord-américain, situé autour des Grands Lacs, et dont la destination finale, via l’océan Atlantique, est le marché lucratif de l’Asie-Pacifique. L’Amérique centrale, éternel obstacle terrestre entre les deux océans, gisant toujours sous les effets de cinquante ans de conflits dits de faible intensité, est appelée aujourd’hui à jouer le rôle d’énorme passoire interocéanique s’étendant du Mexique au Panama, où le célèbre canal se transforme en relique géostratégique digne d’une autre époque. Les partenariats public-privé, les PPP dont on entend vanter les bienfaits ici, ne sont pas une idée nouvelle et l’expérience centraméricaine avec de tels partenariats, réalisés à l’échelle internationale, est très révélatrice. Le cas des mines canadiennes au Guatemala en constitue un excellent exemple.

L’industrie minière canadienne est présente au Guatemala depuis 1960, lorsque la International Nickel Company (INCO) du Canada inscrit sa filière guatémaltèque Exploraciones y Explotaciones Mineras de Izabal (EXMIBAL) auprès du gouvernement militaire du général Ydígoras Fuentes. D’entrée de jeu, et voulant faire preuve de bonnes intentions à l’égard du régime, INCO fait parvenir ses suggestions écrites quant à l’élaboration d’une nouvelle loi minière et dépêche un expert auprès du gouvernement guatémaltèque en 1963 afin de s’assurer que ses propositions soient bien comprises. Changement de régime, nouveaux délais, mais en 1965, en plein état de siège, le président et colonel Enrique Peralta décrète un nouveau code minier et INCO reçoit ses premiers titres de propriété sur un territoire de 400 km2. Le marché mondial du nickel est alors à la hausse, son utilisation, entre autres, dans la fabrication d’alliages utilisés par les industries de l’aviation et de la défense étant en pleine croissance. La guerre du Vietnam oblige.

Au Guatemala, INCO devient un des plus importants propriétaires fonciers dans une région tropicale secouée par des conflits sociaux et agraires. Et, comme tout grand propriétaire au Guatemala, l’entreprise peut compter sur les forces de l’ordre afin de faire respecter ses biens. En 1971, à la suite de l’assassinat ou de l’exil forcé de quatre des principaux intellectuels opposés à son projet de développement minier, dont un député et le doyen du département des sciences économiques de l’université nationale, INCO fait du gouvernement guatémaltèque, alors sous l’emprise du colonel Arana Osorio, un partenaire à titre de 30 % dans ce qui était alors le plus important investissement privé de toute l’Amérique centrale.
Les nouvelles installations de l’entreprise au Guatemala, sises sur les rives du lac Izabal, sont inaugurées en grande pompe en juillet 1977, en présence de représentants du gouvernement canadien et du président et général Laugerud Garcia qui, revolver à la ceinture et sous un fanion unifolié, témoigne de son indéfectible soutien à l’initiative privée canadienne. En février 1978, c’est le général lui-même qui annonce fièrement le premier chargement de concentré nickélifère guatémaltèque destiné à une raffinerie d’INCO au pays de Galles. Lorsque des paysans autochtones déplacés ou menacés d’expulsion par les concessions minières canadiennes manifestent trois mois plus tard, ce sont les soldats du bon général qui ouvriront le feu faisant une soixantaine de morts et autant de blessés. Le tristement célèbre massacre de Panzós, survenu le 29 mai 1978, fige ainsi l’amalgame entre une entreprise canadienne, experte en matière de développement minier, et l’État guatémaltèque, spécialiste en matière de répression : un partenariat public-privé d’envergure internationale reliant deux expertises mondialement reconnues. Bien que la nouvelle du massacre soit retransmise par le New York Times, la BBC et Le Monde, aucun quotidien canadien n’en fera mention.

En toute légalité

Aujourd’hui l’industrie minière canadienne, qui détient plus de 80 % des concessions minières du Guatemala, peut toujours compter sur l’appui indéfectible des gouvernements canadien et guatémaltèque au moment de faire valoir ses intérêts. En novembre 2004, face à une récente reprise de l’opposition aux projets canadiens, l’actuel ambassadeur du Canada au Guatemala a voulu se faire rassurant par l’entremise d’un texte publié dans un quotidien guatémaltèque où il affirme que « 1,200 communautés autochtones » au Canada avaient bénéficié du développement minier et qu’au « cours d’une histoire de production minière longue de 150 ans [les Canadiens] étaient devenus les administrateurs, promoteurs, utilisateurs et exportateurs de matières premières parmi les plus “intelligents” au monde ». Plus récemment, le 11 janvier dernier, lorsque les autorités guatémaltèques ont déployé des forces antiémeutes contre des manifestants paysans qui bloquaient des équipements lourds destinés à une mine d’or, propriété de l’entreprise Glamis Gold de Vancouver, faisant un mort et une vingtaine de blessés, l’ambassadeur justifia le projet en affirmant que « les concessions [de l’entreprise] respectaient les lois nationales et internationales en la matière ».

Pour ceux et celles qui pourraient croire que le Canada veillait sur autre chose que ses propres intérêts économiques en Amérique latine, les propos de la responsable de la section politique et économique de l’ambassade canadienne au Guatemala ne peuvent être plus clairs. Lors d’une entrevue diffusée par Radio-Canada le 13 février dernier au sujet des agissements de la Glamis Gold, du manque de consultation auprès des communautés autochtones affectées par sa mine d’or et du rôle de l’ambassade dans une telle situation, la représentante du Canada aaffirmé : « […] Ce n’est pas seulement l’entreprise qu’on est en train de défendre, […] on ne parle pas seulement d’une compagnie canadienne, on parle de milliers de Canadiens qui ont investi à la bourse de Toronto [ce] qui a donné finalement le financement, le capital, avec lequel peut opérer […] Glamis Gold ici au Guatemala. […] On a un devoir aussi de voir [à ce] qu’ils ne perdent pas leurs investissements ».

En terminant, il est pertinent de noter que tant les entreprises minières canadiennes au Guatemala que l’ambassade du Canada, ainsi que le gouvernement guatémaltèque et ses forces d’intervention rapide, adhèrent tous, sans exception, aux principes du développement durable…

Projet accompagnement Québec-Guatemala

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