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La caricature des années 1930

Grande noirceur et quelques lueurs

par Pierre Skilling

Pierre Skilling

Au Québec comme ailleurs dans le monde occidental, la crise qui suivit le krach boursier de 1929 donna lieu à la formulation de solutions diversifiées au désordre engendré par la dépression : de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, du corporatisme et du fascisme au socialisme et au communisme, on assista à un foisonnement idéologique dont témoigne la presse québécoise de l’époque.

Dans les années 1930, on a assisté au Québec à un retour de la presse partisane et d’opinion (très vigoureuse au XIXe siècle), à côté de la presse commerciale représentée par de puissants quotidiens à grand tirage. Indépendamment du lectorat et de l’influence réelle qu’aient pu avoir ces feuilles politiques, pratiquement toutes les grandes idéologies du moment ont leur organe. Les polémiques s’y expriment par le texte et par l’image. Le dessin identifie clairement l’idéologie, il présente les protagonistes – réels ou imaginaires – du combat politique et la symbolique qui sous-tend la lutte. En quelque sorte, la caricature remplace l’agression physique contre l’adversaire politique. Je propose dans cet article un rapide panorama de la caricature dans la presse de l’époque, pour terminer avec la présentation d’un caricaturiste ayant collaboré à quelques-uns de ces journaux, Harry Mayerovitch.

La caricature et le dessin de presse au Québec dans les années 1930 : un tour d’horizon

Dans les années 1930, les caricaturistes-vedettes sont Albéric Bourgeois, dessinateur à La Presse de 1905 à 1954, et Arthur Racey, qui travailla pour le Montreal Star de 1899 à 1941, succédant au grand Henri Julien. La Presse est alors le seul quotidien francophone à avoir un « caricaturiste en titre ». Bourgeois, dans un style proche de Caran d’Ache (selon Robert LaPalme), y fait vivre notamment le personnage de Baptiste, qui symbolise le Canadien français, dubitatif devant la marche du monde.

En feuilletant les publications quotidiennes et hebdomadaires de l’époque, on découvre la signature de nombreux autres caricaturistes, de talents divers. À La Patrie, on remarque les dessins d’Arthur LeMay et de Paul Leduc. À Québec, L’Action catholique publie à la fin de la décennie des caricatures signées René Houde, A. Marcoux et Robert LaPalme. Du reste, certains journaux, comme Le Devoir et Le Soleil, ne publient pas encore de dessins satiriques.

Du côté de la presse d’opinion, on peut admirer dans le journal étudiant Le Quartier latin les dessins de Jacques Gagnier, qui fournira plus tard quelques dessins à La Patrie et au Devoir. Ses personnages rappellent un peu le style « Disney » par leur rondeur et leur mouvement. Parlons aussi de L’Ordre (1934-1935), « quotidien de culture française et de renaissance nationale » fondé par Olivar Asselin. L’Ordre ouvre entre autres ses portes au jeune et ambitieux Robert LaPalme (1908-1997), qui y dessine fréquemment dans un style « cubiste » des portraits caricaturaux de personnalités telles que le chanoine Lionel Groulx, le premier ministre Louis-Alexandre Taschereau, ainsi que Mussolini, Staline et un Hitler étonnant par son économie de traits (1934). LaPalme laissera sa trace dans Le Devoir des années 1950, en prêtant son talent à une croisade en images contre le régime Duplessis. Il est considéré comme un des plus grands de l’histoire de la caricature au Canada [1].

Même si le libéralisme est en crise, il existe une presse libérale vigoureuse. Le journal En avant ! (1937-1939) attaché au Parti libéral, fait la lutte à l’Union nationale et est la propriété de Télésphore-Damien Bouchard, député libéral à Québec. Claude-Henri Grignon en est le directeur littéraire. Carr Hack, son caricaturiste, s’attaque férocement à Duplessis, à son obsession des communistes et à la Loi du Cadenas [2], et amalgame l’idéologie du premier ministre à celle du « Goglu » Adrien Arcand. L’arrivée au pouvoir des libéraux d’Adélard Godbout en 1939 met fin au combat d’En avant ! Mais une des plus célèbres feuilles de combat du temps demeure Le Jour (1937-1946) de Jean-Charles Harvey, d’idéologie libérale.

Trois signatures reviennent souvent dans les dessins du Jour : Henri (pseudonyme de Harry Mayerovitch), John Collins et Saul Field. Harry Mayerovitch est un artiste montréalais de gauche qui a fait sien le combat antifasciste. John Collins, américain d’origine, collabore régulièrement au Jour entre 1937 et 1940 et devient le dessinateur attitré de The Gazette en 1939. Saul Field, né à Montréal, a étudié aux Beaux-Arts et fréquente les milieux de la gauche anglophone de Montréal.

Dans ce tableau, Clarté (1937-1939) est le seul journal résolument à gauche. Rédigé principalement par des membres du Parti communiste canadien, tel que Jean Péron et Stanley Ryerson, Clarté appelle la venue d’un « front populaire » canadien et est victime de la Loi du Cadenas de Duplessis en novembre 1937 [3]. Le journal réussira toutefois à continuer sa parution. Harry Mayerovitch est un de ses caricaturistes et a parmi ses têtes de Turc Franco, Mussolini, Hitler, Adrien Arcand et surtout le premier ministre Duplessis.

Du côté de l’extrême-droite, notons l’hebdomadaire de Paul Bouchard La Nation (1935-1939) [4]. Fasciste, corporatiste, antisémite et inspiré par le nationalisme du chanoine Groulx, ce journal, qui se proclame « organe du mouvement séparatiste », fait paraître des dessins signés « Huron », représentant souvent les mêmes visions de cauchemar que colporte l’imaginaire fasciste. On y voit par exemple le classique capitaliste adipeux fumant cigare, marqué de l’étoile de David et de l’emblème des francs-maçons, souvent accompagné d’un serpent communiste, spoliant les richesses des Canadiens français et étranglant le peuple. Quant à la presse du nazi Adrien Arcand, elle donne beaucoup d’espace à la plume funeste d’Albert Labelle (ou Al Goglu), qui signe dans des journaux « humoristiques » comme Le Goglu (1929-1947) des caricatures antisémites du même ton que ce qui se publie sous les régimes fascistes et nazi en Europe.

Harry Mayerovitch (1910-2004), un caricaturiste méconnu de la presse « rouge »

Harry Mayerovitch est né à Montréal dans une famille juive d’origine roumaine. C’est lors d’un séjour à Paris en 1934 qu’il rencontre Stanley Ryerson du Parti communiste du Canada et qu’il s’engage à gauche. Il est caricaturiste au Jour dès 1937, signant « Henri ». Il travaille aussi pour Clarté et pour L’Autorité, journal de tendance libérale fondé en 1913. En 1939, il effectue un séjour au Mexique où il fera la rencontre de peintres muralistes, dont Orozco et Siqueiros [5]. Après avoir travaillé au Montreal Herald et comme directeur graphique du Wartime Information Board de l’ONF durant la guerre, il se consacrera surtout à une carrière d’architecte.

Moins connu et moins flamboyant que Robert LaPalme, Mayerovitch n’en a pas moins contribué à la critique du conservatisme incarné par la première administration Duplessis. Selon l’historienne de l’art Esther Trépanier, dans le Québec des années 1930, les artistes de la communauté juive de Montréal sont parmi ceux dont l’art est le plus engagé, présentant une grande sensibilité aux questions sociales, « d’autant plus qu’ils étaient également issus de milieux ouvriers ou relativement défavorisés [6] ». À titre de dessinateur de presse, il n’est pas surprenant que Mayerovitch ait produit des caricatures aussi bien pour Clarté que pour des publications de tendance libérale comme Le Jour et L’Autorité. Dans le contexte, il n’y a pas là de contradiction : Duplessis était l’ennemi à la fois des communistes et des libéraux, se rejoignant aussi dans la crainte du fascisme [7].

Les ennemis de ces journaux n’hésitaient pas, d’ailleurs, à les confondre. Ainsi, La Nation dénonça la feuille de Jean-Charles Harvey comme communiste, avec son caricaturiste comme suprême élément de preuve ! Dans un dessin de Huron [8] illustrant un article de Marcel Hamel [9], la « presse de gauche », c’est L’Autorité (un porc portant l’étoile de David au cou), Le Jour (une brebis), et Clarté (un chien ou un loup). Les trois bêtes se trouvent dans un enclos où l’ours communiste salive déjà d’un festin anticipé : « En toute franchise, Jean-Charles n’est pas un socialo-communiste. […] il est à gauche où, paraît-il, sont tous les intellectuels. Le Jour, non plus, n’est pas communiste ; il est à gauche et il emploie le même caricaturiste que Clarté et New Frontier, publications communistes bien connues », conclut Hamel [10].

Sans être nommé, Mayerovitch se voyait donc étiqueté comme « rouge ». Comme l’exprimait la légende sous un dessin de Huron dans La Nation du 9 décembre 1937 : « Rouge est le parti libéral. Rouge est le parti communiste. Rouge est la Russie communiste. Rouge est l’Espagne communiste. Le rouge est la couleur du bolchevisme sous tous les cieux et tous les climats. En un mot le rouge est la couleur du danger. Ne votez donc pas rouge. »

Pour bien des artistes et des intellectuels, la « grande noirceur » régna bel et bien pendant les années 1930. Il n’en reste pas moins qu’une diversité idéologique secouait cette société plutôt conservatrice. Les caricaturistes du temps témoignent de ce climat intellectuel et politique explosif, et ceux qui dessinaient sous un pavillon rouge annonçaient sans doute ce qu’on appellera la révolution tranquille.

P.-S.

Pierre Skilling

Sociologue et politologue

NOTES

[1] Sur Robert LaPalme, voir notamment Pierre Skilling, « Un parcours entre caricature et peinture au Québec : Robert LaPalme à la recherche de l’art figuratif supérieur », dans Ridiculosa, no 11, revue de l’ÉIRIS, Brest, Université de Bretagne occidentale, 2005. Voir aussi Jean-François Nadeau, LaPalme : La caricature et autres sujets sérieux (entretiens), Montréal, L’Hexagone, 1997.

[2] Rappelons que la « Loi du Cadenas », adoptée en mai 1937, permet « de forcer la fermeture de tout lieu où des personnes sont soupçonnées de propager les idées communistes », Paul-André Linteau et al., Histoire du Québec contemporain 2 : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1986, p. 105.

[3] Le 9 novembre 1937, Duplessis applique la Loi du Cadenas et la police ferme les bureaux de Clarté (André Beaulieu et Jean Hamelin, La Presse québécoise des origines à nos jours, tome 7 (1935-1944), 1985, p. 7). Le journal continuera tout de même à paraître avec une double tomaison, exemple : « no. 173 (no 33 sous la loi du “cadenas” Duplessis) ».

[4] Julien Fabre, « La Nation : les groulxiens devant la tentation fasciste 1936-1939 », Bulletin d’histoire politique, Lux Éditeur, vol. 9, n° 2, printemps 2001, p. 40-51.

[5] L’art mexicain et le muralisme en particulier semblent avoir eu une influence sur plus d’un caricaturiste. Robert LaPalme produisit à partir des années 1940 plusieurs murales sur des thèmes divers : histoire de la guerre, histoire de la médecine, murales installées dans le métro de Montréal, à la Place des arts de Montréal, etc. C’est peut-être lors d’un séjour aux États-Unis (1935-1937) qu’il découvrit cette approche picturale. Certaines peintures murales mexicaines ont même été pastichées par des caricaturistes, tel que John Collins qui, en avril 1938, s’inspire d’une peinture d’Orozco dans un dessin paru à la première page du Jour.

[6] Esther Trépanier, Peinture et modernité au Québec 1919-1939, Québec, Nota Bene, 1998, p. 206.

[7] C’est d’ailleurs l’alliance improbable des forces libérales et communistes qui permit la défaite des régimes fascistes en Europe lors de la Seconde Guerre mondiale…

[8] Huron, « La presse de gauche », dessin dans La Nation, 18-11-1937, p. 1.

[9] Marcel Hamel, « Faudra-t-il cadenasser Le Jour ? », La Nation, 18-11-1937, p. 1-2.

[10] Ibid., p. 2.

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