Une éducation pour la liberté

No 09 - avril / mai 2005

Éditorial

Une éducation pour la liberté

La question des 103 millions de coupures dans le régime des bourses d’études et les dénonciations, aussi fourbes que démagogiques, de la supposée « violence » des grévistes par le ministre Fournier, résument bien mal les enjeux soulevés par les grèves étudiantes de mars 2005. Ce mouvement, sans conteste un des plus importants au Québec depuis la fin des années 60, posent des enjeux de fond sur les finalités de l’éducation au Québec, de même que sur sa nature démocratique et publique : contre l’élitisme, contre la privatisation.
Une société ne se définit pas seulement par son côté productif. Elle inclut aussi une vaste sphère qui touche à sa reproduction, tant sur le plan biologique que culturel et idéologique. C’est à ce niveau que s’insèrent l’éducation et l’école en tant qu’institutions où les connaissances, valeurs et normes accumulées par les générations antérieures sont transmises aux nouvelles.

Cette vision du rôle de l’école n’est cependant que partielle. Car si l’éducation transmet des savoirs, encore faut-il décider lesquels seront privilégiés et sous quel mode de transmission. Question qui pose la nature du pouvoir au sein de l’école, pouvoir qui s’articule avec ceux qui s’exercent dans la société. Par ailleurs, réduire l’institution scolaire à sa seule fonction de reproduction, c’est nier le fait qu’elle a été (selon les périodes) et peut être un espace où s’élaborent la création et un sens critique face à la société existante. En corollaire, reproduire les connaissances et les valeurs dominantes revient à admettre que le monde actuel est le seul possible. Est-ce bien là le rôle que nous voulons voir jouer à l’école ou celle-ci ne doit-elle pas plutôt fournir les instruments au peuple pour qu’il puisse mieux comprendre le monde et le transformer ?

Cet ensemble de questions montre bien que l’institution scolaire n’est pas monolithique. Elle est traversée de contradictions et n’est pas en-dehors de la société, de ses luttes et de ses transformations. Actuellement, au stade atteint par le capitalisme dans le cadre des politiques néolibérales, on assiste à une marchandisation accélérée de l’ensemble des sphères de la vie sociale, dont l’éducation. Il ne s’agit pas seulement d’arrimer encore plus qu’auparavant l’école au marché (c’est-à-dire aux diktats des entreprises privées), mais de calquer étroitement sa « gestion » sur celle du privé : rendement, compétitivité, imposition de frais aux « clients », etc. L’éducation, dans ce processus, n’est plus un droit mais une marchandise dont la qualité dépend du pouvoir d’achat.

L’opposition à cette marchandisation est une position commune à l’ensemble des progressistes, qui considèrent comme essentiels le maintien et le développement d’un système public, gratuit et universel d’éducation. Pour prendre un exemple concret, les grèves étudiantes de mars tiennent à cela : stopper l’érosion toujours grandissante des acquis au niveau de l’éducation. Cette défense n’est pas propre au seul domaine de l’éducation, on la retrouve dans tous les secteurs où l’État et le capital sont à l’offensive pour renverser les entraves au « libre » marché.

Il s’agit d’une position défensive qui, au niveau de l’éducation, tend à vouloir restaurer le système en l’état où il était avant les contre-réformes néolibérales, sans poser les questions de fond sur la nature même de l’école et de l’éducation sous le capitalisme. Si on a assisté, durant la « belle » période du système public d’éducation des années 60 et 70, à une certaine démocratisation de l’école, les inégalités sociales ou de genre ont persisté. On peut d’ailleurs se demander légitimement si l’école, à elle seule, peut éliminer ces inégalités s’il n’y a pas un mouvement social plus large pour les combattre… Par ailleurs, une gestion technocratique (cela ne date pas d’aujourd’hui !) et des rapports autoritaires élèves/professeurs (quoique atténués par la forte combativité étudiante) marquaient cette école « publique ». Alors que faire ?

Refaire ses devoirs, disait l’autre et, tout en soutenant le légitime combat pour maintenir un système public d’éducation, explorer des avenues pour aller de l’avant, avenues qui avaient déjà été ouvertes par des précurseurs il y a trente - quarante ans. Sans reprendre telles quelles les thèses des Ivan Illitch, Paolo Freire ou des situationnistes, il y a penser des pratiques autres d’éducation, en lien avec un mouvement plus large de transformation sociale ; sans recettes magiques mais avec le désir de faire de l’éducation un acte qui ne soit pas simple reproduction de ce qui est, mais qui permette le développement de l’autonomie et de la liberté d’individus vivant dans une société libre.

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