L’arpenteur de la ville : l’utopie urbaine situationniste et Patrick Straram

No 09 - avril / mai 2005

Marc Vachon

L’arpenteur de la ville : l’utopie urbaine situationniste et Patrick Straram

lu par Christian Brouillard

Marc Vachon, L’arpenteur de la ville : l’utopie urbaine situationniste et Patrick Straram, Montréal, Triptyque, 2003.

« Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes »

Arthur Rimbaud

À peine sorti de chez moi, ce lieu que j’occupe depuis plus de 15 ans et qui représente moins un habitat qu’un habiter, espace où peut se déployer activement le vivre, j’oblique vers le sud. Mes pas m’amènent tout doucement vers le Blues clair d’où j’écris ces lignes et qui a constitué, pour toute une génération militante, cet antre où le monde semblait, fugitivement, commencer à prendre sens.

Blues clair : c’est le titre d’une pièce du musicien de jazz Django Reihnard mais c’était aussi un des surnoms de Patrick Straram, écrivain, essayiste et, surtout, grand explorateur de ces espaces d’où peut surgir, aux aurores, une vie enfin meilleure. Écrit par Marc Vachon, L’arpenteur de la ville, décrit cette exploration de Straram en lien avec sa filiation à deux avant-gardes politico-culturelles françaises : l’Internationale lettriste et l’Internationale situationniste.

C’est au début des années 50, à Paris, que Straram se lie d’amitié avec les jeunes de l’Internationale lettriste. Reprenant l’héritage des courants critiques comme Dada et le Surréalisme, ce groupe comptait parmi ses membres Guy Debord (voir notre recension), Michel Mourre, Ivan Chtcheglov, Jean-Louis Brau et Gilles Wolman. Après bien des actions spectaculaires, l’Internationale lettriste, disparaît. Plusieurs, dont Debord, se retrouvent alors au congrès de fondation de l’Internationale situationniste en 1958. Straram, pour sa part, quitte la France en 1954 pour s’établir au Canada et, en 1958, au Québec. Malgré la distance, il continuera son travail d’écriture et correspondra avec Debord pour échanger sur les idées situationnistes.

« Ne dites plus urbanisme mais dites police préventive » (tract anonyme publié à Bordeaux, avril 1968)

Quelles étaient les thèses des Situationnistes ? Pour eux, la vie était réduite, sous le capitalisme contemporain, à la survie économique. La réduction de la pratique sociale à la dictature de la marchandise amène le triomphe du quantitatif sur la qualité de la vie. L’espace et le temps, avec la domination de l’État et du capital, ont été réduits sous forme de marchandises, conduisant à une banalisation de tous les moments de l’existence.

Dans ce processus, l’urbanisme ou autre ubuesque discipline, consacre le triomphe de cette unification marchande, réduisant l’espace et le temps des villes aux ordres du capital. La vie quotidienne est donc toujours plus impitoyablement remodelée à partir de la rationalité de l’échange marchand. Toutes et tous, nous sommes, dorénavant, séparées de notre vie et des autres, de la même manière que la production capitaliste suppose la séparation du producteur et des moyens de production. À partir du moment où la marchandise s’empare de la totalité de la vie sociale, s’instaure alors la société du spectacle : le vécu s’éloigne dans une représentation généralisée. Séparé de ma vie, je ne suis plus qu’un spectateur, objet manipulé par les gestionnaires du système, dont les urbanistes.

Face à cette aliénation généralisée, les situationnistes et Straram ont tenté, au cours des ans, de développer diverses pratiques culturelles – dérive, détournement, métagraphie, relevé psychogéographique – en vue de permettre une ressaisie individuelle et collective de l’espace urbain. Ces pratiques devaient aboutir, plus précisément, à la construction de situations où, entre autres, la séparation entre l’art et la vie quotidienne tendait à être abolie. Straram, Marc Gagnon le prouve, restera fidèle jusqu’à la fin de sa vie à ces principes et pratiques. Les situationnistes, de leur côté, verront leurs orientations quelque peu changer en 1961, passant de préoccupations plus esthétiques et urbanistiques avant cette date à une phase résolument politique jusqu’à la dissolution de l’organisation en 1972.

L’ouvrage de Marc Gagnon est riche de détails sur cette passionnante expérience, détails que ce trop bref compte rendu ne peut évoquer. Il n’en reste pas moins, à la fin, un certain constat d’échec : ni les situationnistes, ni Straram n’ont réussi à sérieusement transformer le social et l’urbain. La radicalité de ces expériences les a relégués, sauf en mai 68 en France, à la marginalité et à l’isolement. Pour Straram, cela s’est traduit par une misère économique qui l’a poursuivi tout au long de sa vie. Pourtant, par-delà ces constats, ces tentatives restent des points d’ancrage pour relancer à nouveau la grande aventure de « transformer le monde, changer la vie », des points d’ancrage beaucoup plus stimulants que tous les manuels d’urbanisme ou de sociologie.

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