Après la Françafrique, le Canadafric

No 09 - avril / mai 2005

Après la Françafrique, le Canadafric

par Alain Deneault

François-Xavier Verschave a proposé à ce jour davantage qu’une critique pénétrante des réseaux franco-africains qui génèrent en Afrique une réelle sous-France. Ses œuvres sur la « Françafrique », qui sont au regard du continent noir notre Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, dispensent aussi une méthode heuristique à partir de laquelle penser plus généralement les rapports de domination Nord-Sud et comprendre l’entreprise de spoliation à travers laquelle se profile aussi une Canadafrique.

La Françafrique est un réseau postcolonial, occulte, armé, pilleur et mafieux. Les réseaux qui la constituent arrosent quasi toute la classe politique française, des « socialistes » à l’extrême-droite. Leurs méthodes sont nécessairement dissimulées et inavouables : assassinats politiques, coups d’État ; soutiens à de cruelles dictatures ; contrôle de la presse ; trucages électoraux ; machinations juridiques ; corruption, pillage et spoliation ; encadrement de barbouzards, mercenaires et vrais-faux mercenaires ; entreprises à faux-nez (trafiquants d’armes déguisés en vendeurs de bonbons) ; organisation ou exaltation de guerres « ethniques » ; massacres de civils ; tortures des opposants politiques ; viols ethniques et complicité de génocide.

L’association Survie, que François-Xavier Verschave préside, s’était adressée à eux – les élus politiques, dont répondent les militaires de l’État et auxquels les entreprises doivent des comptes – avant de comprendre que les démocraties occidentales ne reconnaissent pas l’indépendance qu’elles ont consentie à leurs anciennes colonies dans les années soixante. En ce qui regarde la France, de Gaulle n’avait diplomatiquement plus le choix que de la leur céder, puis le jeu à l’ONU requerrait bien à l’ex-grande puissance une série de pions à l’Assemblée générale. Les anciennes colonies seraient facticement indépendantes au niveau de l’écume pendant que le bras droit de de Gaulle, Jacques Foccard, instaurerait des réseaux d’influences dans les bas-fonds. Il s’agit pour elle de forcer en Afrique la présence de dictateurs de son choix : le transfuge Houphouët-Boigny en Côte d’Ivoire ; le sergent de l’armée française Étienne Gnassingbe Eyadéma après un coup d’État soutenu par la métropole au Togo ; le sous-officier de l’armée française, lui-même citoyen français, Omar Bongo au Gabon ; les despotes Idriss Déby au Tchad et Sassou Nguesso au Congo-Brazzaville ; l’indélogeable Blaise Comparoé au Burkina Faso ; le psychopathe Charles Taylor au Liberia ; on s’est aussi risqué à soutenir les génocidaires du Hutu Power au Rwanda [1]

Tant de méfaits et de crimes sont requis pour faire main basse sur les ressources dont l’Afrique regorge : pétrole, diamant, bois d’œuvre, cobalt, poisson… La supercherie consiste le plus souvent à endetter un pays sur la base d’une production en matière première qui ne figure pas au budget national, et ce jusqu’à deux ou trois fois la production annuelle. Les Congolais, par exemple, découvrent une dette qui excède par trois fois leur production annuelle de pétrole, nulle part budgétisée. Ils ne sont donc pas endettés mais volés, trois fois plutôt qu’une, par ceux qui en profitent.

Les fruits financiers de ce rapt aboutissent dans les paradis fiscaux et sont départagés entre potentats africains, parrains politiques, trafiquants d’armes, ministres blancs et entreprises pétrolifères ou minières concernées par ces échanges. Les paradis fiscaux obéissant à des vocations respectives, chacun ayant des raisons d’agir dans le leur : les dictateurs placent leur fortune en Suisse, les entreprises classent leurs illicites affaires dans les paisibles Îles anglo-normandes, les compagnies de transport maritime optent pour le Liberia, les Bermudes ou la Barbade…

Et le Canada ?

Une Canadafrique se développe de façon analogue aux « démocratures » françafricaines. Les entreprises minières arrachent en Afrique la part qui revient traditionnellement au Canada [2], en dépit des discours droit-de-l’hommistes dont une galerie de premiers ministres entretiennent ici la tradition, le cœur sur la main. Puis, dans le domaine pétrolier, Talisman et Sundan Oil ont entaché la réputation canadienne au Soudan. Au Congo-Kinshasa, une autre entreprise canadienne, Heritage Oil, est engagée dans une très sombre affaire : le président Joseph Kabila lui a cédé pour une ristourne encore à négocier une zone dans l’est du pays que son armée ne contrôle pas. Elle compte sur son administrateur Tony Buckingham (nom de guerre), très actif dans une ancienne agence de mercenaires réputée pour ses affres en Angola, afin d’y faire place nette. Paul Martin, alors candidat en 2003 à la direction du Parti libéral, s’est porté à la défense du camp présidentiel en guerre pour Heritage Oil, en suggérant que l’armée canadienne intervienne, mais s’est tu lorsque les civils du camp opposés au projet ont été victimes de croisades génocidaires [3].

Cette histoire continue d’être censurée par les médias québécois, qui n’ont cité le nom de l’entreprise que quatre fois dans leur histoire, dont une pour laisser entendre, contre un détracteur, que tous les « lecteurs de journaux sérieux » connaissent le dossier et savent de quoi il en retourne [4]. Elle n’en traduit pas moins l’existence de réseaux d’influences canadafricains comparables à tous points de vue à ceux que Verschave a dénoncés en France.

Contribution de Vershave

Verschave a tôt fait d’insister, dans ses analyses, sur la nature indispensable des paradis fiscaux dans ces montages occultes. Les sommes en jeu sont colossales et ne doivent apparaître ni dans les pays pillés, ni dans les États où l’on fomente ces machinations. Les paradis fiscaux n’ont donc pas seulement l’évasion fiscale pour raison d’être, mais une entreprise de spoliation des biens africains. Y verront une « théorie du complot » ceux qui préfèrent se laisser bercer au rythme du mythe occidental sur la « transparence ». Les autres resteront perplexes, car en marge des États la moitié du stock mondial d’argent transite annuellement au profit d’entreprises impossibles à définir. La grande criminalité (armement, prostitution, drogue, blanchiment…) y fait ses choux gras – comme prétendent s’en inquiéter parfois l’OCDE, la banque mondiale et la Maison Blanche – en faisant fructifier un capital qui se confond tout à fait à celui des formes classiques de gestion. Par exemple, Elf vend honnêtement du pétrole dans les villes de France en organisant elle-même le trafic d’armes en Angola…

Les paradis fiscaux se désignent en cette histoire comme le lieu d’une souveraineté qui échappe à l’État. l’État n’est plus souverain comme sujet de l’histoire, car une souveraineté offshore agit indépendamment de lui et en dispose. Pour celle-ci, l’État se pose comme un instrument parmi tous ceux qu’elle a à sa disposition : les armes, les transports, l’armée et les milices privées, les médias… Il pèse ainsi sur le plus grand nombre pour s’assurer que personne ne puisse concourir avec eux dans les ailleurs hors la loi. La citoyenneté est le nom de cette soumission des peuples à un régime de contraintes exclusivement tournées vers eux. Les droits et devoirs qu’elle engage sont si parodiés par des chefs d’État qui en « garantissent » le sérieux de façon contradictoire ou ubuesque – Berlusconi, Bush, Chirac-Raffarin, Martin… – que Verschave redoute un discrédit général. « Dans la théorie des biens publics, il y a ce qu’on appelle le problème du passager clandestin. Si vous avez 10 % de passagers clandestins, vous continuerez à faire fonctionner un système de transport public, mais si vous en avez 70 %, les derniers qui payent encore leur billet se disent : « Je suis le dernier des imbéciles, seuls ceux qui fraudent sont gagnants, moi aussi je ne vais plus payer [5] ». Un phénomène analogue a cours quant aux attendus globaux de la citoyenneté. Aucune citoyenneté à partir de laquelle ou au nom de laquelle se prononcer n’est en vigueur contre la souveraineté offshore. Il y va d’une citoyenneté à faire. La citoyenneté, comme Survie l’a montré aux côtés d’autres associations françaises, en créant une commission citoyenne d’enquête sur le Rwanda, n’est plus garantie par l’État, mais elle se constitue en ces marges pour en neutraliser les excès. L’action « citoyenne » en est une aujourd’hui d’exception davantage que de droit.


[1François-Xavier Verschave, entre autres sources : La Françafrique. Le plus long scandale de la République, Paris, Stock, 1998 ; Noir Silence, Qui arrêtera la Françafrique ?, Paris, Les Arènes, 2000 ; (avec Laurent Beccaria), Noir Procès, Offense à chef d’État, Paris, Les Arènes, 2001 ; Noir Chirac, Secret et impunité, Paris, Les Arènes, 2002 ; L’Envers de la dette, Criminalité politique et économique au Congo-Brazza et en Angola, Marseille, Agone, 2001.

[2Bonnie Campbell, Les intérêts miniers canadiens et les droits de la personne en Afrique dans le cadre de la mondialisation, Département de sciences politiques, UQAM, www.ichrdd.ca/francais/commdoc/publications/mondialisation/afriqueMondial.html

[3Il n’est pas temps ici de rappeler les détails de cette affaire, relatée dans mon Paul Martin et Compagnies, Soixante thèses sur les paradis fiscaux, VLB Éditeur, 2004, p. 45 à 50.

[4Selon le performant moteur de recherche Eureka.cc sur la presse québécoise.

[5François-Xavier Verschave, De la Françafrique à la mafiafrique, Bruxelles, Éditions Tribord, 2004.

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