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L’île René-Levasseur

Un territoire à protéger

par Guertin Tremblay

Guertin Tremblay

L’île René-Levasseur, située dans la région de Manicouagan, est unique au Québec et dans le monde. Son histoire géologique très riche en fait un lieu d’étude exceptionnelle. Sur les cartes et sur les images satellites, sa forme circulaire très nette, accentuée par l’inondation causée par les barrages d’Hydro-Québec, révèle son origine météoritique il y a 210 millions d’années. Outre sa richesse géologique, la faune et la flore actuelles représentent un important potentiel de recherche et, surtout, de préservation. Mais que restera-t-il de ce patrimoine lorsque les coupes forestières auront dévasté notre forêt boréale ?

En 1997, le ministère des Ressources naturelles accorde à la compagnie Kruger et sa Scierie Manic un contrat d’approvisionnement et d’aménagement forestier (CAAF) sur le territoire, pour une durée de 100 ans. Les activités de cette multinationale canadienne de pâtes et papiers s’étendent des États-Unis à l’Amazonie jusqu’au Royaume-Uni.

À la suite d’une étude du Bureau d’audience publique en environnement (BAPE), le projet de coupe forestière est définitivement lancé en 1997. Bien que le territoire insulaire ne compte que pour 12 % de la superficie totale, on y retrouve 35 % du volume total des ressources forestières. 75 % des résineux de l’île sont des épinettes noires, espèce unique en Amérique du Nord et très prisée par les compagnies forestières. Les droits de coupe par mètre cube ne constituent qu’une fraction des droits par rapport à d’autres territoires québécois. Il en coûte 15,95 $ par mètre cube dans la région de Charlevoix tandis que le même mètre cube coûte 5,40 $ dans la région de Manic 5. Un volume de 260 000 m3 de bois devrait normalement quitter l’île à chaque année.

Opposition des Innus

Les Innus de Betsiamites ont déposé deux demandes d’injonction depuis l’automne dernier. Ils réclament l’annulation des permis de coupe pour des raisons environnementales et le respect de leurs droits ancestraux sur le territoire. De plus, s’appuyant sur une entente de principe conclue avec le gouvernement du Québec le 31 mars 2004 leur accordant le droit d’être mieux consultés avant les coupes, ils dénoncent l’absence de dialogue avec la compagnie. Avec à leur tête le chef de bande Raphaël Picard, les Innus ont été entendus au palais de justice de Montréal lors de la première partie des audiences les 14 et 15 février dernier.

Si la multinationale ne croit pas à l’urgence d’arrêter les coupes, elle s’est toutefois formellement engagée à les suspendre jusqu’au début des audiences, le 16 mai 2005. Mince concession : de toutes façons, aucune coupe n’est effectuée sur l’île en hiver, les activités devant normalement reprendre au printemps. Les Innus demandaient une « ordonnance de sauvegarde » et une accélération des procédures en raison de l’urgence de la situation afin d’obtenir l’interdiction des coupes. La juge devra entendre plusieurs spécialistes (historien, écologiste, anthropologue, ingénieur forestier) avant de se prononcer.

Kruger, BAPE et gouvernement

La compagnie Kruger prétend participer à sa façon à la préservation du milieu en proposant des activités qui valorisent la sauvegarde des richesses naturelles. Elle a indiqué, dans un communiqué de presse le 26 novembre 2003, qu’elle utiliserait les méthodes de préservation nécessaires s’il y avait des écosystèmes exceptionnels à protéger. Ses recherches sur le terrain, combinées à celles des ministères des Ressources naturelles et de l’Environnement du Québec, l’ont toutefois amenée à conclure à l’inexistence de ces sites « exceptionnels » : « À ce jour, rien n’indique que le type de forêt que nous retrouvons sur l’Île est différent de celui que l’on retrouve ailleurs sur la Côte Nord. Cependant, si tel était le cas, nous avons des engagements fermes quant à leur protection. » Le rapport du BAPE, analysant les impacts de l’aménagement des rampes d’accès, accorde aussi le feu vert à la compagnie quant au déroulement des travaux. Aucune étude sur les impacts des coupes sur les différents écosystèmes de l’île n’a été effectuée. « Bien qu’elle constitue la raison d’être du projet d’aménagement des rampes d’accès, l’exploitation forestière comme telle ne fait pas partie de la liste de projets assujettis à la procédure d’évaluation et d’examen des impacts sur l’environnement. » (BAPE).

Le ministère de l’Environnement du Québec avait conclu dans les années 80 que le territoire de l’île René-Levasseur devait être protégé dans son intégrité. Mais à la suite de pressions de la part d’autres ministères (particulièrement les Ressources naturelles), il n’a pas bougé. En 2004, le ministre des Ressources naturelles, de la Faune et des Parcs, M. Pierre Corbeil, a toutefois adopté la Loi 48 qui appelle à la consultation avant les coupes. Cette prise de conscience soudaine, puis sa matérialisation juridique, seraient cependant « lacunaires » en plusieurs points, selon Gilles Lavoie du bureau du sous-ministre aux forêts du ministère des Ressources naturelles.

L’industrie s’y trouve gagnante et prouve sa forte influence sur la société. Depuis juin 2003, aucune annonce de nouvelles aires protégées n’a été faite par le gouvernement. Ayant promis d’amener la proportion de territoire protégé de 2,9 % à 8 % d’ici 2005, le voilà maintenant qui repousse son engagement à la fin de son mandat. Les groupes de conservation proposent pour leur part l’objectif de 12 % d’ici 2008, afin de pallier au déficit par rapport aux autres provinces canadiennes ainsi qu’à la moyenne mondiale, qui se situe à 9 %. En ce moment, deux territoires sont protégés sur l’île : la réserve écologique Louis-Babel (245 km2) et depuis peu, la péninsule de la baie Memory au nord-est de l’île (204 km2) pour un total de 20 % du territoire protégé.

Mobilisation pour la protection

L’Association touristique régionale de Manicouagan ainsi que plusieurs autres groupes et associations proposent de fonder une Réserve mondiale de la biosphère sur le territoire, c’est-à-dire une zone où la « conservation de la biodiversité, le développement économique et social et le maintien des valeurs culturelles » (UNESCO) devraient cohabiter en équilibre, dans un esprit de « développement durable ». Le projet a été présenté à l’UNESCO et permettrait de développer le potentiel récréotouristique de l‘île. Des organisations politiques telles que le Parti Vert du Québec et l’Union des Forces Progressistes (UFP) soutiennent aussi la cause de protection du territoire insulaire. Des centaines de militantes environnementalistes, à l’aide d’organisations reconnues, tentent de sensibiliser la population à la cause de la déforestation de l’île. Une coalition a été formée et elle organise des activités depuis l’automne 2002 afin de révéler au public la gravité de la situation.

Et maintenant…

Les impacts de la déforestation de la forêt boréale québécoise devraient alarmer celle ou celui qui se soucie du sort de la planète et des générations futures. Il serait lâche, face à la catastrophe visible et largement dénoncée, de croire à la sacro-sainte loi économique qui brandit l’abominable spectre de la récession et des pertes d’emplois. L’idée n’est pas d’exclure toute activité économique de nos forêts, mais de trouver l’équilibre entre l’usage de la ressource et le respect de la Terre. Comme dans bien d’autres cas, la solution repose peut-être sur l’éducation populaire, base d’une prise de conscience. Comme l’explique Lucie Tessier, ingénieure forestière et responsable de la foresterie et de la conservation pour le Fonds mondial pour la nature du Canada (WWF) : « Il est possible de conjuguer foresterie et conservation. C’est simplement une question de volonté politique et de créativité. »

P.-S.

Guertin Tremblay

Étudiant en géographie à l’UQAM

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