Le saccage du Grand Nord

No 25 - été 2008

Projet gazier du Mackenzie

Le saccage du Grand Nord

par Batiste Foisy

Ottawa s’apprête à donner le feu vert à un projet colossal qui transformera l’Arctique en un chantier géant et en profite pour faire des gâteries aux richissimes pétrolières. État des lieux d’une catastrophe sociale et environnementale en préparation.

« L’argent parle. Le pouvoir parle. Nous, les Autochtones, nous parlons aussi, mais notre voix est muselée par le pouvoir. C’est désolant. À nouveau, nous devons nous battre pour maintenir nos modes de vie traditionnels. »

Ce cri du cœur est celui de Richard Gordon, un chasseur et garde-parc inuvialuit qui s’adressait en novembre 2005, à Inuvik dans le Grand Nord canadien, à la commission chargée de déterminer si le Projet de Gazoduc Mackenzie vaut la peine d’être mis en chantier. Ce projet, dont le coût est aujourd’hui évalué à plus de 16 milliards de dollars, est piloté par Exxon Mobil, Shell et ConnocoPhillips et vise à implanter un couloir de transport de 1 500 kilomètres dans la vallée du fleuve Mackenzie pour acheminer le gaz naturel de la mer de Beaufort jusqu’au réseau de gazoducs albertain. Gordon était le premier « représentant du vrai monde » à se positionner publiquement contre le projet. Au cours des deux ans qu’ont duré les audiences publiques des centaines d’autres résidantes du Nord l’ont imité.

Ce sont quelque 12 000 pages de transcription que la commission présidée par le consultant Robert Hornal devra éplucher avant de remettre son rapport attendu cet automne. Ces verbatims d’audience se lisent comme un roman et sont truffés de témoignages poignants de trappeurs constatant quotidiennement les conséquences des changements climatiques, de professeurs de petites communautés isolées s’inquiétant que les jeunes n’auront pas les qualifications requises pour être embauchés par les pétrolières, d’aînées racontant leur expropriation sauvage par ces mêmes pétrolières au tournant des années 1950, de jeunes Amérindiennes frais sorties de l’université réclamant l’abandon des énergies fossiles au profit du solaire et de l’éolien et de mères de familles s’émouvant des ravages de la drogue dans les communautés.

Mais quelle que soit la décision que prendra la Commission Hornal, il y a fort à parier que ça ne changera pas grand-chose. Lors d’une visite à Yellowknife à l’été 2006, le premier ministre Stephen Harper a promis à la presse locale que son gouvernement ferait « tout ce qui est légalement possible pour s’assurer que [le Projet Mackenzie] aille de l’avant [1] ». Et la Loi prévoit qu’il peut faire fi des recommandations de la commission.

On ne s’étonnera pas que la grande majorité des gens ayant témoigné aux audiences publiques sur le Projet Mackenzie se soient prononcés contre. Les opposantes sont naturellement plus enclines à se faire entendre dans ce genre de consultation. Mais aux Territoires du Nord-Ouest (TNO), le dossier divise la population qui est partagée entre la promesse de milliers d’emplois et la perspective de voir leur territoire, fondement de leur alimentation, de leur spiritualité et de leur identité collective, à jamais défiguré pour 50 années de gaz. En septembre 2007, un sondage réalisé auprès de 500 résidantes des TNO classait la protection de l’environnement au premier rang des préoccupations. Ce même sondage révélait que 65 % des répondantes estiment qu’il est nécessaire de protéger plus de la moitié du territoire contre le développement industriel avant l’autorisation du Projet Mackenzie [2].

Mais dans cette région défavorisée où des villages entiers vivent de l’aide sociale, tous ne peuvent se payer le luxe de penser à l’environnement avant leur ventre. Nellie Cournoyea fait partie des gens favorables au gazoduc. Cette politicienne et femme d’affaires inuivialuite a été première ministre des TNO de 1991 à 1995 et est aujourd’hui présidente de la Inuvialuit Regional Corporation et vice-présidente du Aboriginal Pipeline Group, une société autochtone actionnaire du Projet Mackenzie. Si le pipeline va de l’avant, elle fera beaucoup d’argent : « Le pétrole et le gaz sont nos seules sources d’activité économique. » Elle en veut personnellement aux environnementalistes et aux médias relayant leur message, qu’elle accuse d’avoir tué l’industrie de la fourrure. Si Paul Watson, PeTA et consorts n’étaient pas aussi zélés, laisse-t-elle entendre, son peuple pourrait peut-être encore vivre de chasse et de trappe, mais dans le contexte actuel ils n’ont plus d’autre choix que de laisser Exxon Mobil et Shell forer des puits dans leur territoire de chasse.

Cheval de Troie

Bien qu’on prévoit que le Projet Mackenzie fera doubler les émissions de gaz à effet de serre des Territoires du Nord-Ouest, la construction du pipeline demeure en elle-même relativement bénigne. Il y a déjà un oléoduc dans la vallée du Mackenzie depuis les années 1950 et le territoire se porte pourtant bien. Le véritable enjeu se trouve dans les développements futurs que provoquera le projet.

Agissant comme un cheval de Troie, le nouveau corridor de transport permettra à terme d’ouvrir des dizaines de champs gaziers supplémentaires jusque-là inaccessibles. Tour à tour, les compagnies gazières, le ministre fédéral de l’Industrie Jim Prentice, le premier ministre des TNO et même Stephen Harper ont tous salué les bienfaits à long terme qu’aura le pipeline, qualifié en chœur de « bassin-opening project » – un euphémisme signifiant qu’avec le pipeline le territoire en entier, y compris l’écosystème marin de la mer de Beaufort, sera livré à la prédation des foreuses.

Le Canadian Arctic Resources Committee, une ONG qui étudie depuis les années 1970 les conséquences des projets miniers et pétroliers dans le Grand Nord canadien, a eu l’idée de cartographier l’impact de cet « effet cumulatif », qui fait qu’un projet en attire un autre. Se basant sur les données fournies par les compagnies elles-mêmes, qui doivent démontrer le potentiel à long terme de leur investissement, le Committee a produit une dizaine de cartes présentant l’évolution du projet sur 50 ans, comme l’envisage Exxon Mobil. Le portrait est saisissant : des milliers de kilomètres de pipelines, de routes et de coupes de sondage s’enchevêtrant pour former une gigantesque toile d’araignée mortelle dans un des derniers endroits sur Terre encore épargnés par la marche du progrès.

Cette perspective a particulièrement ébranlé les Dénés K’asho Got’ine qui se rendaient ainsi compte qu’on convoitait ouvertement le sous-sol de la région de Colville Lake où se trouve leur territoire de chasse ancestral, un lieu sacré. Frank T’Seleie, un leader K’asho Got’ine qui est aujourd’hui favorable au pipeline et qui a siégé quelques temps au conseil d’administration d’Aboriginal Pipeline Group, a exprimé sans détour ce qu’il en pensait à la Commission Hornal : laisser les pétrolières forer la région de Colville Lake, a-t-il prévenu, « détruirait notre base traditionnelle et nous empêcherait de vivre le mode de vie déné. Ce ne serait pas un développement pour les K’asho Got’ine ; ce serait la fin des K’asho Got’ine. Ce serait un génocide [3]. »

Malheureusement pour T’Seleie et son peuple, il sera difficile d’éviter l’hécatombe. Le contrat à l’origine d’Aboriginal Pipeline Group qui lie les autochtones aux pétrolières ne le permet simplement pas. Selon les termes de ce contrat, les nations le long de la route du pipeline peuvent espérer toucher le tiers des droits d’utilisation du gazoduc (et non pas du gaz), mais seulement dans l’éventualité que d’autres champs gaziers soient développés. Tant que le pipeline n’attire pas de projets additionnels, la part des Autochtones reste en dessous de 5 % et l’exploitation de leurs terres ne leur rapporte presque rien. En clair : en adhérant à l’Aboriginal Pipeline Group, les Autochtones ont abdiqué leur droit de contrôler le rythme du développement.

Trop d’argent

En octobre 2005, alors qu’il était ministre de l’Environnement au sein du cabinet de Paul Martin, Stéphane Dion a fait une confidence d’une rare honnêteté au journaliste américain Clifford Krauss : « Il n’y a pas un seul ministre de l’Environnement sur cette planète qui puisse empêcher le pétrole de se faire extraire de la terre. Il y a trop d’argent en jeu. [4] » Comment, en effet, se montrer ferme quand on négocie avec Exxon Mobil, la plus grosse compagnie privée au monde, et qu’on n’est que le pauvre représentant du peuple ?

Cette souplesse naturelle des gouvernements face aux richissimes pétrolières ne fait pas exception dans le Grand Nord. Depuis trois ans, Exxon et les autres promoteurs du Projet Mackenzie réclament des subventions au fédéral qui ne les lui refuse pas. Pour ne pas avoir l’air de quêter avec les poches pleines, les compagnies préfèrent cependant parler de « cadre économique » ; de son côté, le gouvernement, qui ne veut pas donner l’impression qu’il enrichit les plus riches, parle d’« incitatifs fiscaux ».

Déjà en novembre 2005, la vice-première ministre libérale Anne McLellan faisait parvenir une missive au consortium gazier dans laquelle elle annonçait que « le gouvernement du Canada s’[était] engagé à travailler avec vous en réponse à votre demande de bonification des modalités financières. » Entre autres bonifications, la vice-première ministre suggérait « l’acceptation de redevances en nature », « des ajustements symétriques au régime de redevances » et « différentes formes d’investissements fédéraux dans une ou plusieurs composantes du projet ». Peu importe la surenchère de gâteries, Anne McLellan assurait pourtant que « le gouvernement du Canada n’[était] pas prêt à subventionner » le gazoduc [5].

Les Conservateurs, jadis prompts à condamner les cabrioles langagières de McLellan, se sont avérés tout aussi aptes à se prononcer contre les subventions aux pétrolières, tout en proposant… des subventions. Le 23 mai 2006, alors qu’il prenait part au dîner annuel de l’Association canadienne de pipelines d’énergie, à Calgary, le ministre Jim Prentice déclarait aux représentants de l’industrie que « des discussions [étaient] en cours avec les promoteurs du Projet [Mackenzie] et d’autres intervenants, tels que le Mackenzie Explorer’s Group, au sujet du régime fiscal [6]. »

À ce jour, le fédéral et les pétrolières ne se sont toujours pas entendus sur le moyen le plus sûr de déguiser les subventions, mais il devient de plus en plus clair que le « réajustement du régime fiscal » fera partie de l’équation. Il s’agit essentiellement de percevoir moins de redevances. C’est une éventualité pour le moins inquiétante quand on sait que le régime de taxation des ressources naturelles en vigueur dans les territoires canadiens est déjà « l’un des plus compétitifs au monde », pour reprendre l’expression d’une brochure du ministère des Affaires indiennes destinée aux investisseurs étrangers. En vertu du « Règlement sur les redevances relatives aux hydrocarbures provenant des terres domaniales », un texte établi en 1988 et qui n’a pas été révisé depuis 18 ans, le Nord offre un commode taux de type « 1/5 ». On pourrait croire que cela signifie qu’on exige des redevances de 20 %, mais en réalité il faut plutôt comprendre que le taux commence à 1 % et qu’il augmente par la suite de 1 % tous les 18 mois, jusqu’à concurrence de 5 %. Des pinottes. En moyenne, le fédéral se contente de redevances cinq fois inférieures à ce que perçoit l’Alberta, qui n’est pas la plus socialiste des provinces.

En mai 2006, alors qu’il tentait d’étouffer une énième rumeur de subvention douteuse accordée au Projet Mackenzie, le ministre Jim Prentice a émis un communiqué dans lequel il a expliqué la position fédérale en matière de développement industriel nordique. « Toute allusion voulant que le projet soit motivé par des intérêts non commerciaux, comme l’emploi ou les politiques autochtones, est totalement incorrecte et non fondée », déclarait le ministre [7]]. Qu’on se le tienne pour dit : pour Ottawa, la seule chose qui compte quand vient le temps de décider si on détruira ou non le Nord et ses habitants, c’est la marge de profit des pétrolières.


[1On peut voir des séquences de la conférence de presse sur YouTube : tapez « Harper’s last visit to the north » dans votre moteur de recherche.

[2McAllister Research, « Conservation Issues are Top-of-Mind for NWT Residents », communiqué émis le 24 septembre 2007.

[3Transcription des audiences publiques de la Commission d’examen conjoint du Projet Gazoduc Mackenzie, vol. 22, p. 2056, audience tenue à Fort Good Hope le 11 avril 2006.

[4Krauss, Clifford, « In Canada’s Wilderness, Measuring the Cost of Oil Profits », The New York Times, 9 oct. 2005.

[5McLellan, Ann, « Lettre du gouvernement du Canada aux promoteurs du gazoduc », ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada, 17 novembre 2005.

[6« Note pour une allocution prononcée par l’honorable Jim Prentice à l’occasion du dîner annuel de l’Association canadienne de pipelines d’énergie », ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada, 23 mai 2006.

[7Le communiqué émis le 18 mai 2006 a depuis été retiré du site Internet du ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada.

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