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Éditorial du no 25

Barrick Gold contre la liberté d’expression

par le Collectif de la revue À bâbord !

Alain Deneault, Le Collectif de la revue À bâbord !

Barrick Gold est une grosse compagnie. Première dans l’extraction minière de l’or, elle affiche des profits de 514 millions $ au premier trimestre 2008 et a produit 1,7 millions d’onces d’or de janvier à mars. L’augmentation du cours de l’or permet à ses actions de s’envoler en Bourse et à ses actionnaires d’empocher d’importants profits. Sur son site Internet, dans la section « Vision & Values », la compagnie se vante d’adopter des « comportements responsables », d’apporter « des bénéfices à long terme aux communautés chez lesquelles elle exploite des mines » et d’encourager « une culture de l’excellence et de collaboration avec ses employés ».

Alain Deneault et ses collaborateurs Delphine Abadie et William Sacher ne sont pas d’accord avec cette vision idyllique que la compagnie se donne d’elle-même et l’expriment dans un livre solidement documenté, Noir Canada, publié aux Éditions Écosociété. Ces auteurs ne sont pas les seuls à partager cette opinion, loin de là. En fait, les succès de Barrick, comme ceux de la majorité des compagnies minières, sont associés à des pratiques plus que douteuses : destruction de l’environnement, corruption, pillage. Que ce soit en Amérique du Sud, en Australie ou en Afrique, Barrick a été dénoncée à répétition pour ses pratiques inacceptables par nombre d’ONG, associations environnementales, défenseurs des droits de la personne.

Si les détracteurs de Barrick sont nombreux, c’est pourtant à Alain Deneault, à ses collaborateurs et aux Éditions Écosociété que la compagnie a choisi de s’en prendre tout récemment, même si ces auteurs ne font que reprendre, dans une synthèse d’une grande qualité, des travaux exécutés par d’autres et des textes provenant de sources dignes de confiance. Un jour avant que le livre ne soit distribué en librairie, Barrick a adressé une mise en demeure aux auteurs et à l’éditeur, les accusant d’allégations « fausses et diffamatoires » au sujet de mineurs artisanaux enterrés vivants lors d’une expropriation en Tanzanie. Puis, le couperet est tombé : puisque le livre est paru en dépit des menaces de la compagnie, celle-ci poursuit les auteurs et l’éditeur pour la modique somme de 6 millions $.

Barrick est géante, mais Écosociété est un petit éditeur. Organisme sans but lucratif, cette maison d’édition a fait jusqu’à aujourd’hui un travail remarquable, publiant des auteurs respectés tels Serge Mongeau, Laure Waridel et Jacques B. Gélinas. Ses diverses parutions sont devenues un jalon incontournable dans l’expression de la diversité des idées au Québec. Il va de soi, étant donné le montant de la poursuite, qu’il s’agit ici d’une poursuite-bâillon, ou SLAPP, et que Barrick porte directement atteinte à la liberté d’expression. Riche, puissante, profitant à fond du paradis judiciaire qu’est le Canada pour les compagnies minières, maîtrisant avec aisance l’art du lobbying et incluant dans son Conseil d’administration nul autre que l’ex-premier ministre Brian Mulroney, Barrick trouve qu’elle n’en a pas assez. Elle doit se faire en plus censeur, contrôler la libre pensée, menacer, s’attaquer à des chercheurs compétents qui n’ont d’autre intérêt que de mettre courageusement au jour des agissements néfastes. Choisir le bâillon contre un détracteur ouvre plutôt mal le débat.

Pourtant, ce que raconte Noir Canada nous concerne tous. Personne ne peut rester insensible à la dérive d’un continent tout entier. Personne ne peut être indifférent au sort de l’Afrique, au pillage systématique dont elle est victime, aux guerres qui la déchirent, très souvent provoquées par la volonté de s’approprier des richesses naturelles, à la corruption qui la gangrène, encouragée par des corrupteurs avides de ces richesses.

Comme l’a souligné à plusieurs reprises Alain Deneault, « le débat que ce livre cherche à inscrire dans la sphère publique est d’autant plus légitime que les actifs des Canadiens (fonds de retraite, REÉR, fonds publics…) sont souvent indirectement investis dans ces sociétés via la Bourse de Toronto. » Le système économique qui est le nôtre, avec la privatisation des fonds de retraite et l’appétit toujours plus grand pour un retour élevé sur les investissements, rend nombre d’épargnants complices de pratiques douteuses de grandes compagnies, qu’ils le veuillent ou non. Un livre qui souligne ce lien et force à réfléchir sur la responsabilité des investisseurs, même petits, devrait être porté très haut sur la place publique plutôt que bâillonné.

C’est dans une longue et épuisante bataille que s’engagent les Éditions Écosociété et les auteurs de Noir Canada. À une échelle nettement plus restreinte, À bâbord ! a aussi subi une poursuite portant atteinte à la liberté d’expression. Ainsi, le danger d’une généralisation de ces tentatives d’intimidation nous inquiète grandement. Il est donc urgent pour le gouvernement du Québec d’adopter de toute urgence une loi anti-SLAPP contraignante et rétroactive, de façon à protéger toutes les organisations des poursuites abusives. Par solidarité, par un sens élémentaire de la justice et parce que nous tenons plus que tout aux valeurs démocratiques, nous offrons notre soutien à Alain Deneault, Delphine Abadie, William Sacher et aux Éditions Écosociété. Nous invitons nos lecteurs et lectrices à leur manifester fermement leur appui.

Solidarité avec Écosociété

P.-S.

Le Collectif de la revue À bâbord !

Le livre :

Alain Deneault, avec la collaboration de Delphine Abadie et William Sacher, Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, Montréal, Écosociété, 2008.

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