Le Liban sur le qui-vive

No 25 - été 2008

Deux ans après la guerre des trente jours

Le Liban sur le qui-vive

par Marie Nassif-Debs

Depuis six mois, le Liban va à la dérive. Il n’y a plus de président de la République, le parlement est inopérent car le gouvernement du premier ministre Fouad Sanioura ne respecte plus les règles de représentation exigées par la Constitution libanaise. On assiste à un bras de fer politique entre le gouvernement et l’opposition dirigée par le Hezbollah. La réapparition des milices un peu partout dans le pays et des manœuvres militaires aux frontières ont fait monter la tension d’un cran. Le spectre d’une autre guerre civile se profile. Que se passe-t-il donc ? Pour notre compréhension de la situation politique actuelle au Liban, un retour en arrière s’impose.

Le 13 avril 1975, la guerre civile libanaise éclatait dans un petit village à l’Est de Beyrouth. Le prétexte : le passage loin des routes « permises » d’un autobus transportant des Palestiniennes et des Libanaises pour leur déplacement entre le camp de Tal Zaatar, au Nord, et les deux camps de Sabra et Chatila, au Sud. Cette guerre meurtrière entre chrétiens et mulsumans dura 15 ans (1975-1990) et ne laissa sur son passage que morts et destruction [1]. Au cours de la même période, le Liban subissait aussi trois sévères agressions israéliennes. Durant l’invasion de l’été 1982, l’armée israélienne se rendit même jusqu’à Beyrouth et facilita l’arrivée au pouvoir de Béchir Gemayel (chrétien maronite), homme de main des États-Unis et ami inconditionnel d’Israël [2].

Pour saisir les enjeux de cette guerre civile et entrevoir les liens avec la situation actuelle au Liban, il faut replacer ce conflit dans le contexte géopolitique d’un Moyen-Orient divisé à l’époque entre l’influence de Washington et celle de Moscou.

Le projet américain de l’époque

À la suite des événements de la « Guerre des six jours » en 1967 [3] et de l’Opération Septembre noir (1970) en Jordanie [4], les priorités états-uniennes dans la région concernaient deux points : la mainmise sur le pétrole du Golfe et le contrôle des forces de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) réfugiées au Liban.

À cet effet, les plans Rogers et Kissinger – du nom de ceux qui les avaient élaborés – visaient à utiliser et à manipuler les conflits interarabes afin de pouvoir redessiner les frontières des pays (le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Irak) en fonction des intérêts d’Israël ainsi que de ceux des grandes sociétés pétrolières américaines attirées par les gisements de pétrole. Dans le Plan Kissinger, la priorité de Washington était particulièrement explicite. Elle consistait à morceler le Moyen-Orient en une mosaïque de mini-États branlants et antagonistes, dont chacun pour survivre aurait besoin de l’appui des États-Unis qui, avec l’aide d’Israël et du Chah d’Iran, pouvaient ainsi contrôler toute la production du pétrole de la région de même que les routes de son acheminement vers l’Occident. Ce plan réalisa une percée notoire en 1973, après la guerre du Kippour, lorsque le président égyptien Anouar Sadate décida de mettre fin à l’alliance avec Moscou et de signer, à Camp David, une paix séparée avec Israël.

Le Liban du refus

Deux composantes au Liban ont toujours fait obstacle au projet de Washington : l’OLP et la gauche libanaise. La première s’est installée, à partir de 1970, sur toute la frontière Sud jouxtant Israël pour, par après, s’établir dans divers camps palestiniens. La gauche libanaise, quant à elle, s’est développée surtout dans le Sud du pays, où elle a gagné des villages entiers et créé, en 1969-1970, la « garde patriotique » et les « forces des Ansar » pour défendre le territoire libanais contre les agressions militaires d’Israël.

Comment éliminer ces deux obstacles, sinon par une guerre civile interconfessionnelle entre chrétiens et musulmans ? D’autant que certains leaders de l’OLP avaient commis l’erreur de s’immiscer dans les affaires intérieures libanaises, suscitant ainsi des animosités dans les rangs de la minorité « chrétienne », craintive de voir l’OLP se transformer en armée « musulmane » susceptible de menacer les privilèges dont ont toujours bénéficié les Chrétiens au sein du pouvoir libanais.

Le « Moyen-Orient nouveau »

Si nous rappelons ces faits aujourd’hui, c’est que la région se retrouve à nouveau dans une situation politique quasi similaire à celle qui prévalait au cours des années 1970. Les États-Unis viennent de relancer leur plan, transformé et rajeuni sous le nom de Projet du Moyen-Orient nouveau. Croyant que l’occupation de l’Irak leur ouvrait de nouvelles voies, les États-Unis ont de nouveau sous-estimé les deux résistances toujours présentes dans la région : la résistance libanaise dirigée maintenant par le Hezbollah et la résistance palestinienne avec à sa tête le mouvement Hamas et le Jihad islamique. Ces deux instances, toutes deux amies de la Syrie [5] et de l’Iran, possèdent une large audience auprès des masses arabes, y compris chez le peuple de gauche toujours à l’écoute du changement. Ces deux résistances – auxquelles s’ajoute le mouvement de la gauche et du progrès au Liban – ont démontré, en 2006, l’efficacité de leurs ripostes militaires à la plus virulente agression israélienne jamais menée dans la région.

Le Hezbollah a acquis une solide légitimité nationale qui lui vient en grande partie de sa résistance à l’occupation israélienne et de ses succès militaires enregistrés au cours de l’été 2006. Mais cette légitimité politique provient également de ses prises de position nationales qui lui ont permis de tisser des alliances avec d’autres partis confessionnels (notamment avec le Courant patriotique libre de Michel Aoun qu’appuie la majorité chrétienne), transformant ainsi l’opposition en une large coalition pan-libanaise.

Aujourd’hui, les intentions états-uniennes d’imposer leur plan sont plus évidentes que jamais sur le terrain libanais : forte présence d’agents du FBI et de la CIA, navires de guerre patrouillant les côtes, opérations militaires israéliennes à la frontière du Sud-Liban (8-10 avril) présidées par un officier de l’US Army. Tout ce branle-bas resemble beaucoup plus à une préparation de guerre qu’à une action préventive. Afin de mettre en échec ces résistances qui disent « non » à leur projet, les États-Unis ont adopté une stratégie qui consiste à internationaliser à outrance le conflit intérieur libanais tout en y introduisant une dynamique d’affrontement sunnite-chiite. C’est ainsi qu’en brandissant le spectre de la guerre civile, on s’assure de barrer toutes les issues pouvant permettre au Liban de sortir de la crise qui sévit depuis 2005. Les déclarations d’« appui inconditionnel » de Bush au gouvernement « ami » de Fouad Sanioura et les menaces proférées par certains leaders israéliens envers le Liban et le Hezbollah en particulier n’augurent pas à une détente prochaine.

Un avenir en noir ?

Comment les Libanaises conçoivent-ils l’avenir en pareille situation ? La couleur dominante est sans conteste le noir. Les milices ont fait leur réapparition un peu partout, sous des formes et des couleurs différentes. Si on ajoute à cela les menaces de Washington et de Tel-Aviv, ainsi que le poids d’une crise économique de plus en plus aiguë, on obtient alors un pays qui étouffe et qui se vide de ses habitantes [6].

Les Libanaises prédisent un « été chaud », dont la chaleur viendra du Sud, d’Israël, ou d’événements sanglants. Actuellement, la grande inconnue demeure les positions respectives que prendront l’Union européenne, la Chine et la Russie sur l’échiquier libanais. Ces puissances vont-elles se soumettre, une fois de plus, au diktat de Washington et risquer une nouvelle agression contre le Liban ou adopteront-elles une autre politique ?


[1Plus de 100 000 morts, 250 000 handicapés et blessés, quelques milliers de disparus, en plus d’une infrastructure et d’une économie complètement détruites et des déplacés forcés entre les deux zones, « chrétienne » et « musulmane », du Grand Beyrouth.

[2Béchir Gemayel est le frère cadet d’Amine Gemayel, un ex-président pro-occidental. Depuis l’indépendance la famille Gemayel a toujours joué un rôle politique crucial auprès de la communauté chrétienne maronite au Liban.

[3Guerre entre Israël, d’une part, l’Égypte, la Syrie et la Jordanie, d’autre part. Cette guerre est à la base de la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, toujours non appliquée par Israël, notamment en ce qui concerne son retrait du Golan syrien, des Fermes de Chebaa et des hauteurs de Kfarchouba libanaises et, surtout, de la partie Est de Jérusalem.

[4Après l’annexion de la Cisjordanie par Israël en 1967, les Palestiniens se réfugièrent en Jordanie où ils furent expulsés vers le Liban, en septembre 1970, par une répression brutale menée par le régime hachémite avec l’assentiment des États-Unis.

[5S’il est vrai que la Syrie possède encore des atouts dans le jeu libanais (de par ses influences sur des forces « amies »), elle n’a plus le poids politico-économique d’antan où son armée gérait, tant bien que mal, l’ordre et la loi au Liban. (Retrait définitif en 2005.)

[6Les autorités libanaises ont délivré 40 000 passeports pour le seul mois de mars 2008.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème