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Palestine

La solidarité internationale est notre plus grand atout

Amélie Nguyen

Il y a 40 ans cette année, l’appui solidaire à la lutte de libération palestinienne a été un élément déclencheur de la création du Centre international de solidarité ouvrière (CISO). C’est pourquoi en septembre dernier, huit délégué·e·s d’organisations syndicales ont participé à un stage de solidarité internationale en Palestine. L’objectif du stage était de mieux comprendre la réalité de la population palestinienne, d’appuyer les luttes pour la défense des droits des travailleurs et des droits humains et de bâtir des liens de solidarité à long terme avec le peuple palestinien. Retour sur les causes d’une résistance « du désespoir [1] ».

Depuis 1967, Israël met en place un projet de colonisation agressive, dont l’intensité a augmenté ces dernières années. Réfléchi et planifié, notamment par Ariel Sharon à l’époque, il est appuyé juridiquement, économiquement, politiquement et militairement par le gouvernement d’Israël. Il a connu une avancée inexorable depuis. Rien, en fait, n’est laissé au hasard.

Selon Jamal Juma, de l’organisation Stop the Wall, à Ramallah, cette colonisation est basée sur quatre éléments : l’expansion des colonies de peuplement ; la construction du mur d’apartheid ; la construction d’un réseau étendu de routes par Israël ; et l’établissement de zones industrielles de loisir et militaires, souvent un prétexte visant à réquisitionner le territoire pour l’établissement de colonies. Le réseau de routes encercle les villages et sillonne la Cisjordanie de ses 1 400 km de routes asphaltées, dont 1 200 km sont réservés aux Israéliens, et d’environ 800 km de routes secondaires destinées aux Palestinien·ne·s. Ces routes comptent d’innombrables obstacles : checkpoints [2], dalles de béton, tours militaires, etc. Au total, ce sont 46 % des terres de Cisjordanie qui ont été confisquées aux Palestinien·ne·s par ces moyens. Les colons contrôlent pas moins de 61 % de la Cisjordanie.

La « communauté internationale » continue de plaider pour la solution à deux États. Mais cette colonisation sans fin, faisant du territoire palestinien une série d’îlots isolés les uns des autres, annihile dans les faits cette possibilité et montre l’absence de volonté politique d’un règlement pacifique au conflit du côté israélien. En réalité, la Palestine unifiée qui pourrait devenir un pays n’existe carrément plus sur les cartes.

L’apartheid : injustices et humiliations quotidiennes

Le gouvernement israélien contrôle plusieurs aspects cruciaux de l’existence palestinienne, au point de rendre leur vie intenable, afin de les pousser à partir ou de briser leur moral. C’est ce qu’on appelle le « transfert silencieux ». Selon Stop the Wall, en morcelant le territoire palestinien, le gouvernement d’Israël étouffe l’économie locale, isole la capitale politique – Jérusalem – et restreint énormément la liberté de mouvement pour la population palestinienne.

Le mur et les contrôles routiers sont les outils privilégiés de l’apartheid, qui menace notamment le droit à la vie, à la santé, à l’éducation, à l’alimentation, au travail de la population palestinienne. Le mur sépare les villages de leurs terres, ce qui met en péril la survie économique et alimentaire et facilite l’appropriation des ressources et de l’eau, contrôlée à 82 % par les colons. Les étudiants doivent faire de longs détours et passer par ces contrôles pour aller à l’école dès le plus jeune âge, s’exposant alors à l’intimidation et aux violences des militaires lourdement armés. Les meilleurs hôpitaux sont israéliens et la population palestinienne de Cisjordanie n’y a en général pas accès, à moins d’avoir une permission spéciale. À Jérusalem et dans 72 % du territoire de Cisjordanie, on prive les Palestinien·ne·s du droit au logement, en rendant l’obtention des permis de construction presque impossible pour eux. Les maisons construites sans permis, dites illégales, seront détruites par des bulldozers avec l’appui du bras armé de l’État, aux frais de la famille.

Une directive du traité d’Oslo stipule que les compagnies palestiniennes ne peuvent faire la concurrence aux compagnies israéliennes. Par exemple, comme une compagnie de production de yogourt existe en Israël, il est interdit d’en produire en Cisjordanie. Les effets sur l’économie palestinienne sont lourds. Selon l’Organisation internationale du travail, en 2008, 33 % de la popu­lation de Cisjordanie et 80 % de la population de Gaza dépendaient de l’aide internationale pour survivre. La Banque mondiale reconnaît même que la restriction de la liberté de mouvement et la fermeture physique d’Israël sont les principales causes de la détérioration rapide de l’économie palestinienne. Comble de l’injure, en contrepartie, et alors que les Palestinien·ne·s n’ont presque aucun service en retour du paiement de leurs taxes, la répression a un coût exorbitant : l’unique construction du mur a coûté 3,3 milliards de dollars américains.

Devant la rareté de l’emploi, faute d’opportunités, plusieurs Palestinien·ne·s tentent d’en trouver un en Israël ou dans les colonies. Les travailleuses et travailleurs, s’ils réussissent à obtenir l’un des rares et coûteux permis de travail à Jérusalem, se joindront possiblement aux 12 000 personnes qui doivent passer par le checkpoint de Qalqilya chaque matin. Ils y sont littéralement traités comme du bétail, traversant sous la haute surveillance d’une compagnie de sécurité privée. À tout moment, le poste de contrôle peut être bloqué pendant des heures, empêchant les gens de passer et rendant difficile de garder un emploi, puisqu’il est problématique de savoir quand ou si on se rendra au travail. Ceux qui parviennent à travailler sans permis à Jérusalem ou dans une colonie travaillent souvent dans des conditions dangereuses et à très faible salaire : seulement le tiers du salaire minimum israélien en moyenne. Des cas de blessés graves laissés à la frontière sans assistance par les employeurs et mourant par la suite ont été documentés par des centrales.

La répression

Les militaires sont partout en Palestine, acteurs incontournables de l’occupation violente. Les tours militaires de surveillance rythment le paysa­ge. Les Israélien·ne·s doivent obligatoirement faire leur service militaire. L’État israélien a adopté récemment un décret permettant l’usage de balles réelles par la police contre les lanceurs de pierres. L’inégalité des forces est frappante. Au vu des nombreuses exécutions extrajudiciaires dénoncées ces dernières semaines, on peut se demander si le gouvernement d’Israël donne la même valeur à la vie des Palestinien·ne·s et des Israélien·ne·s.

Pourtant, 12 villages manifestent pacifiquement toutes les semaines depuis 10 ans en Cisjordanie, demandant la fin de l’occupation israélienne. Le village de Bil’in, notamment, a été scindé en deux par le mur, séparant sa population de l’accès à ses terres, à son moyen de subsistance. Chaque vendredi, la manifestation pacifique appuyée par des militantes et militants internationaux est réprimée par une grande quantité de gaz lacrymogène. De nombreux blessés graves et deux décès ont eu lieu dû à ces répressions. Les arrestations punitives ou arbitraires sont courantes et ciblent souvent les enfants des personnes qui résistent, à toute heure du jour ou de la nuit, lorsque les militaires visitent le village.

L’appel de la société civile : Boycott, désinvestissement et sanction

Dans cette situation, où les manifestations pacifiques n’ont pas été entendues depuis toutes ces années, la dite « communauté internationale » porte une responsabilité pour les violences actuelles. Alors qu’on parle d’un processus de paix, cette « communauté internationale », États-Unis en tête, appuient très solidement Israël, que ce soit financièrement ou politiquement (3,1 G $ US par année en aide militaire, soit 8,5 M $ US par jour).

Voyant l’impasse, plusieurs organisations et individus palestiniens accentuent l’appel à appuyer la campagne Boycott, désinvestissement et sanction (BDS). Impossible de demander à l’opprimé sous occupation de régler un conflit avec l’oppresseur dans un contexte où ce dernier ne montre aucune volonté de changer ses politiques. Ils sont donc convaincus que seules les pressions économiques imposées par un mouvement citoyen international seront capables de faire plier le gouvernement d’Israël pour qu’il mette fin une fois pour toute à son occupation illégale.

P.-S.

L’auteure faisait partie de la délégation s’étant rendue en Palestine du 5 au 18 septembre 2015.

Photo : Amélie Nguyen

Post-scriptum - Nous avons eu la chance « amère » d’être reçus par Iyad Burnat, le frère d’Emad Burnat, co-réalisateur du film 5 caméras brisées. Deux semaines plus tôt, Iyad avait été sauvagement battu par l’armée israélienne lors d’une manifestation pacifique, étant reconnu comme un leader du village. Il avait deux côtes fracturées et peinait à marcher. Il n’avait jamais été battu avec une telle intensité. Lorsqu’on l’a arrêté, on lui a mis un bandeau sur les yeux en prenant soin de l’imbiber de puissants gaz lacrymogènes au préalable. Il a dû garder ce bandeau pendant plusieurs heures. L’un de ses fils, un adolescent, a perdu l’usage de sa jambe après avoir été blessé par les forces israéliennes lors d’une manifestation. Iyad Burnat avait peur pour ses enfants, que lui ou eux soient arrêtés. Il regrettait, impuissant, que le conflit et la violence leur aient volé leur enfance.

NOTES

[1] « De Gaza, Ziad Medoukh : "Ce n’est pas une troisième Intifada mais un soulèvement de désespoir", francais.RT.com, 14 octobre 2015.

[2] Un checkpoint est un poste de contrôle sur la route où les militaires israéliens lourdement armés et agressifs vérifient où on va, qui on est, et si on représente une menace pour la sécurité de l’État. Certains sont permanents, d’autres sont « volants » et leur mise en fonction dépend du contexte « sécuritaire » du jour ou de l’humeur. On peut y être retenu sans raison pendant des heures. C’est l’un des endroits où la discrimination caractéristique de l’apartheid est la plus visible. Le double standard est évident. Ces contrôles rythment la vie des Palestinien·ne·s dès qu’ils souhaitent avoir une vie meilleure : étudier, aller à l’hôpital, commercer, travailler. L’absence de liberté de mouvement pèse lourdement sur le quotidien, la capacité de visiter sa famille, de garder un travail. On laisse des gens accoucher ou mourir faute de soin à ces points de passage. On y arrête des gens sans raison. C’est là qu’on catégorise, humilie, intimide, brutalise ; là où on crée la peur et la hargne au quotidien.

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