Le graffiti comme mode de vie

No 62 - déc. 2015 / janv. 2016

Entre l’anonymat et l’expression

Le graffiti comme mode de vie

Dossier : Le graffiti

Art ou vandalisme ? Avec Meor (UN) [1], un graffeur montréalais qui pratique depuis 15 ans, cette question est vite réglée : « Le graffiti, c’est quelque chose qui se fait de manière illé­gale. Tu te fais ton nom de la manière la plus authentique et c’est en le faisant dans la rue de manière illégale. » Art et vandalisme, donc.

On retrouve dans le graffiti une quête d’accomplissement de soi dans un style en constante évolution qui se compare tout à fait aux parcours d’artistes plus traditionnels. Par contre, les normes informelles qui encadrent cette communauté ainsi que l’importance accordée à l’environnement dans lequel il se pratique – la ville – font du graffiti une sous-culture spécifique qui se veut à la fois un art et un style de vie.


Oeuvre de Tyke. Photo : Yannick Delbecque

Un art clandestin… et public

Pour Meor, la démarche artistique derrière le graffiti concerne le dépassement de soi et des autres autant dans le style que dans les lieux qui s’ouvrent à mesure qu’on connaît les règles de l’anonymat, essentielles pour performer dans des endroits très fréquentés. Cette nécessité de passer inaperçu est au cœur de la pratique artistique de Meor. Il établit des parallèles avec de grands cambrioleurs à la Arsène Lupin ou de célèbres magiciens comme Houdini. En effet, est-ce qu’on ne retrouve pas dans ces exemples une forme de discipline artistique, questionne-t-il. Le graffiti évoque par conséquent « un art de la performance que personne n’est censé voir ». Une pièce de théâtre qui se planifie d’avance, avec le choix des lieux et des couleurs qui seront utilisées, suivie d’une entrée en scène réalisée dans l’ombre, incognito. Sinon la performance est ratée. Finalement, le graffiti s’apparente à une prestation où la critique est laissée à la vue de tous et toutes, mais où personne n’a vu la pièce.

Le graffiti est éminemment urbain. La clandestinité nécessaire au graffiti peut avoir un impact réel sur la performance artistique puisque la rapidité de l’exécution demandée pousse parfois à faire des changements dans les lettrages qui n’étaient pas prévus au départ. L’évolution du style tient aussi à l’environnement dans lequel le graff est exécuté : des éléments du cadre (par exemple un escalier ou un trou dans le mur) sont souvent intégrés au dessin. De fait, les façades travaillées sont plus dynamiques que les canevas blancs, les premières présentent des irrégularités qui ne se retrouvent pas sur les surfaces planes.


Oeuvre et photo par Meor.

Le graffeur, la graffeuse est donc en résonnance avec l’espace où il ou elle s’exécute puisque celui-ci rend vivante l’expérience de l’artiste, en plus de demander une adaptation constante. Pour Meor, les endroits qui ont servi de canevas sont aussi importants dans sa démarche artistique que dans son expérience du monde. Parce que le bombage est réalisé à l’extérieur, dans des contextes parfois difficiles, le contact avec ces lieux permet de décou­vrir les microcosmes marginalisés. Ces mili­eux où se côtoient les visages des inégalités sociales, mais aussi de ceux et celles qui ont choisi des modes de vie alternatifs : « Le graffiti m’a toujours permis de voir la vie comme elle est vraiment, sans filtre. En faisant du graffiti, tu côtoies des gens qui vivent en dessous des ponts, qui viennent de sortir de prison, pis tu leur parles. Ça t’amène à réfléchir sur la maladie mentale par exemple, ou sur le statut des gens dans la société. Tu commences à voir de plus en plus les inégalités dont on parle hypothétiquement ou en chiffres dans le journal. » Ainsi, ces lieux équivoques où évoluent les individus des franges socia­les les plus vulnérables, que ce soit par choix ou par nécessité, marquent les graffeurs. Ils leur laissent à la fois des souvenirs nostalgiques associés aux émotions fortes vécues et un rapport direct avec la reproduction des inégalités sociales responsables de cette marginalisation.

Les normes du graffiti et le street art

Bien que le graffiti puisse apparaître comme un monde sans lois, une sous-culture implique un ensemble de codes et de normes que partagent les individus qui en font partie. Le monde du graffiti n’échappe pas à cela. Le respect pour les œuvres de ceux et celles qui se sont forgé un statut sur la scène, soit par la complexité et l’esthétisme de leurs graffitis, soit par une présence maintenue dans la ville sur plusieurs années, représente la règle générale. Comme l’explique Meor, il est mal vu de peindre par-dessus un graffiti existant sans arriver à égaler le talent de la personne qui a laissé sa trace avant lui. Or, il n’est pas plus permis de peindre par-dessus un graffiti préexistant, même si la nouvelle œuvre s’impose par son style, si ce qu’elle recouvre a été réalisé par une personne qui a marqué la ville de façon récurrente, imposante et dans certains endroits jugés comme risqués puisque difficiles d’accès ou très passants. Ce respect pour l’accomplissement atteint par ces individus dont la réputation préserve les œuvres reviendra souvent dans notre entretien. La renom­mée d’un ou d’une graffeuse est définie par la combinaison de ces éléments : la complexité et le style du lettrage, les lieux où il ou elle a peint et leur évaluation en terme de dangerosité associée au risque de se faire prendre ainsi que la rapidité d’exécution nécessaire. Lorsque, naïvement, je pose la question du rapport avec les policiers, Meor ne peut s’empêcher de rire. Une personne de haut niveau ne se fait jamais attraper par les forces de l’ordre, encore un critère qui permet de distinguer les statuts des gens sur la scène du graffiti. Cette position ensuite reconnue par les pairs devient aussi un signe d’accomplissement.

Cela nous amène à discuter du phénomène street art et des nombreuses murales qui décorent les murs de Montréal depuis quelque années. Meor est ambivalent : bien qu’il apprécie cette pratique, il nous rappelle qu’il est question d’art, performé par des artistes, mais qui ne correspond à aucun élément de la culture du graffiti. Ce type d’artiste ne peut être considéré comme un graffeur, parce qu’« il n’a pas mis de temps dans la rue ». Autrement dit, il ne s’est pas forgé un statut dans la communauté sur la base des critères discutés plus haut. Mais pour la population générale, est-ce que le street art n’est pas davantage associé à une démarche artistique tandis que le graffiti reçoit bien souvent l’étiquette de vandalisme ? Ce à quoi Meor répondra qu’il s’agit d’une réaction hypocrite où les individus se posent comme juges moraux de la beauté. Car pour lui, le graffiti est un art où chaque artiste se distingue par son style, que ce soit par le tag, la forme la plus simple du graffiti, jusqu’au piece, qui représente le niveau le plus complexe que peut atteindre un·e graffeur·euse. Pour lui, le street art est une reproduction artistique, sur des murs extérieurs, de ce qui peut très bien être réalisé chez soi. Contrairement au graffiti qui est à propos de l’art, mais qui est aussi autre chose que de l’art. Et comme n’importe quelle forme d’art, il demande aux spectateurs et spectatrices de travailler leur œil pour distinguer toutes les subtilités des œuvres qui s’offrent au regard dans le paysage urbain. Le graffiti correspond bien plus, finalement, à un style de vie où la démarche artistique englobe toute l’expérience.


[1Urban Nightmares est un collectif d’artistes fondé à Toronto et présent dans différentes villes, dont Montréal. Voir http://urbannightmares.ca/

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