Lutter dans un État rentier

No 62 - déc. 2015 / janv. 2016

Mobilisations algériennes contre les gaz de schiste

Lutter dans un État rentier

Depuis janvier 2015, une communauté du sud de l’Algérie lutte pour obtenir un moratoire sur l’exploitation des gaz de schiste. Par la nature de ses revendications, sa composition, sa cohésion et les répertoires d’action qu’il investit, le mouvement citoyen d’In Salah est inédit dans l’histoire récente du pays.

Malgré la détermination de ses mili­tant·e·s, il est toutefois peu probable, en raison de l’importance de la rente énergétique pour le régime, que les autorités reculent sur le dossier. La lutte demeure en outre profondément régionalisée et peine à changer d’échelle. Dans ces conditions, le rapport de force reste favo­rable à une coalition énergétique qui réunit gouvernements (algérien et étrangers) et multinationales.

L’alliance énergétique

L’opposition à l’exploitation des gaz de schiste se constitue en 2012, à l’aune d’une révision de la loi 05-07 sur les hydrocarbures. Les nouvelles dispositions législatives définissent les conditions d’exploration et d’exploitation des énergies non conventionnelles et annoncent des allègements fiscaux destinés à attirer les investissements étrangers. Des journalistes, universitaires et syndicalistes s’expriment aussitôt sur différentes tribunes pour sensibiliser l’opinion publique aux risques sanitaires et environnementaux inhérents à l’exploitation de ces gaz. Le 21 janvier 2013, le projet est toutefois adopté par le parlement natio­nal. Les députés de l’Alliance de l’Algérie verte (AAV) s’y opposent et ceux du Front des forces socialistes (FFS) boycottent le vote. Les deux formations politiques accusent alors le gouvernement d’engager l’avenir de populations entiè­res, sans consultations publiques préalables. On lui reproche également « d’introduire des multi­nationales dans un secteur de souveraineté non pas comme sous-traitants, mais comme partenaires voire comme copropriétaires des gisements [1] ».

Des multinationales qui, en plus d’être sollicitées par les autorités nationales, sont soutenues par leurs gouvernements respectifs. Le 2 mars 2015, le sous-secrétaire d’État américain aux Affaires économiques et commerciales, M. Rivkin, se déplace à Alger. Il y soutient que l’exploitation des gaz de schiste est rentable, créatrice d’emplois et sans dangers, avant d’ajouter que les États-Unis sont disposés à apporter leur assistance technique [2]. Une semaine plus tard, à la faveur d’une visite de son homologue portugais, le premier ministre algérien indique que : « L’Algérie a proposé à l’Europe, à la demande des pays européens qui ont exprimé le besoin de sécuriser et de diversifier leurs approvisionnements énergétiques, pour limi­ter la dépendance au gaz russe, la relance du projet du gazoduc “GALSI” devant relier l’Algérie à l’Italie [3]. » À terme, l’exploitation des gaz de schiste s’inscrit dans une logique d’accroissement de l’approvisionnement européen.

Le projet se trouve ainsi porté par une coalition hétéroclite d’acteurs nationaux et étrangers. Elle réunit un gouvernement algérien désireux de diver­sifier ses sources de rente, des gouvernements étrangers soucieux d’assurer des parts de marché à leur industrie ou de limiter leur dépendance gazière à l’égard de la Russie et des multinationales à l’affût des opportunités d’affaires. Mais ces multinationales ne se pressent pas pour entamer l’exploration. Tant qu’il n’y a pas de certitudes quant à la qualité et à la rentabilité des gise­ments algériens, c’est à la compagnie nationale, la Sonatrach, d’ouvrir la voie.

Un mouvement communautaire

Un premier puits-pilote est inauguré à Ahnet, dans le sud du pays, le 27 décembre 2014. Moins d’une semaine plus tard, la résistance s’organise à In Salah, une ville située à 28 km des lieux de forage. Les militant·e·s craignent que les produits chimiques utilisés dans la fracturation hydraulique nuisent à la santé de la population. Une inquié­tude d’autant plus aiguë qu’elle leur rappelle le souvenir douloureux des essais nucléaires français dans la région. Ils ont le sentiment que In Salah est à nouveau un terrain d’expérimentation. On redoute enfin l’épuisement des ressources hydriques et la pollution des nappes phréatiques. Or, les populations du désert savent mieux que quiconque que l’eau est source de vie. Sa gestion rigoureuse est nécessaire à la consommation courante et à l’irrigation des palmeraies. À l’évidence, le mouvement se constitue en répon­se à une double menace existentielle. Mena­ce d’abord pour la santé et le bien-être des individus. Menace ensuite pour la survie d’une communauté dont le mode de vie se trouve mis en péril. Ce qui se joue, c’est bien le rapport de l’Homme à son milieu et l’ensemble des inter­actions sociales qui y est associé.

Néanmoins, cette forte inscription spatiale de l’enjeu marque le mouvement dans sa composition et dans sa cohésion. Dans la mesure où toute la communauté est concernée, les marches attirent autant les femmes que les hommes, les jeunes et les plus âgés, les amis et les cousins. L’action collective tire avantage des solidarités mécaniques entre individus, de leur attachement marqué au groupe et d’une forte identité collective. La cohésion est également favorisée par le répertoire

Régionalisme et rente

Le 25 février 2015, un collectif national pour un moratoire sur les gaz de schiste (CNMGS) est créé pour relayer les luttes locales. Il rassemble des scientifiques, des ingénieurs et des associations. Des partis d’opposition se disent également solidaires du mouvement d’In Salah, mais les mobilisations organisées à Alger n’attirent pas les foules. On aura beau en expliquer la faiblesse par l’importance du dispositif sécuritaire, le manque d’expérience des associations, l’absence de base militante ou la fragmentation du champ associatif, le fait est que l’exploitation des gaz de schiste ne représente pas une menace aussi visible et impérieuse pour les populations urbaines du nord. Or, ces différences régionales sont exacerbées par un régime qui en joue pour cloisonner la lutte. Les militantes et militants d’In Salah sont accusés d’être à la solde de forces étrangères ou de vouloir nuire au développement du pays. Des gendarmes tiennent à leur égard des propos racistes, les accusant, en raison de leur couleur de peau, de venir du Niger ou du Mali [4]. S’ils s’opposent à l’exploitation du gaz de schiste, c’est donc qu’ils ne seraient pas de véritables Algériens.

Il en résulte que le mouvement s’est surtout diffusé dans les régions où l’on redoute des périls analogues à ceux d’In Salah. Les populations du nord ne sont pas dupes des manœuvres destinées à discréditer la lutte et plusieurs y sont certainement sympathiques. Force est toutefois d’admettre qu’ils profitent davantage de la politique de la rente et s’en trouvent, dans une certaine mesure, complices. Depuis la nationalisation des hydrocarbures en 1971, la rente énergétique a permis au régime algérien d’irriguer des réseaux clientélistes, de renforcer son appareil coercitif, de rédui­re la pression fiscale sur les ménages et de prendre en charge la société. Il garantit ainsi l’accès à l’éducation et à la médecine, lance de vastes chantiers de logements sociaux et soutient le prix des denrées alimentaires. La stabilité du régime s’en est trouvée associée à sa capacité de distribution. L’annonce régulière d’une réduction des réser­ves d’hydrocarbures le conduit naturellement à prospecter des énergies non conventionnelles, dans l’espoir de retarder l’effondrement du système. À moins que les gisements ne soient pas rentables, on le voit donc difficilement acquiescer à un moratoire.

Vers une convergence des luttes ?

Le mouvement d’In Salah est, à certains égards, comparable à ceux du Québec et de France. Il en partage les craintes et les revendications, en repro­duit les modes d’action et se trouve inséré dans des configurations analogues de rapports de force. Face à des coalitions qui mêlent industrie extractive et gouvernements, des communautés locales et des sociétés civiles résistent au nom de la préservation des écosystèmes. Au Québec et en France, des canaux institutionnels de médiation des intérêts ont permis d’obtenir des concessions tantôt mineures tantôt importantes [5]. En Algérie, ces canaux sont résolument bloqués. C’est donc dans la rue que le rapport de force doit être construit, mais le mouvement peine encore à changer d’échelle.

Nous pourrions ainsi multiplier les points de comparaison, pour constater que les luttes d’ici et d’ailleurs s’inscrivent dans une trame commune. Si nous devions rapprocher le mouvement d’In Salah de celui des Mapuches en Argentine, nous y verrions encore davantage de similitudes. Le témoignage conjoint de la violence physique et symbolique d’un paradigme moderniste de déve­loppement qui, sous couvert de progrès, a commodifié l’Homme et la Nature, pour en tirer le plus grand profit. Un paradigme qui tient pour folklorique tout discours qui ne s’exprime pas dans le langage de la rationalité instrumentale et déprécie les savoirs pratiques et les connaissances indigènes qui ont jusque-là permis à des communautés de vivre en symbiose avec leur environnement. Bien que marginalisées, ces communautés luttent pour leur souveraineté et résistent au désen­chantement du monde. Face à de telles convergences, nous serions tentés de leur dire : unissez-vous !


[1Front des Forces Socialistes, « Intervention du chef du groupe parlementaire : “Le FFS prend l’initiative d’organiser une Convention Nationale sur l’Énergie en 2013” », 9 janvier 2013. Disponible en ligne.

[2Hocine Malti, « L’État fait le forcing, les citoyens résistent », Algeria-Watch, 27 août 2015. Disponible en ligne.

[3Portail du premier ministre, « M. Sellal préconise à l’UE la relance de plusieurs projets énergétiques », 10 mars 2015. Disponible en ligne.

[4« In Salah de A à Z », El Watan, 6 mars 2015. Disponible en ligne.

[5Pascale Dufour, Christine Rothmayr Allison et Laurence Bherer, « Lutte contre l’exploitation des gaz de schiste au Québec : quand un enjeu environnemental brasse les cartes du jeu politique  », Mouvements, 6 décembre 2011. Disponible en ligne.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème