Dossier : Europe - Peuples en mouvement

L’Allemagne, puissance méconnue

Cédric Leterme

Première puissance économique de l’Union européenne, l’Allemagne cristallise à la fois les craintes et les aspirations de celle-ci. Pour certains, elle est le modèle à imiter. Pour d’autres, la source même des maux qui traversent actuellement le projet européen. Alors, que penser de ce pays qu’un récent dossier du Monde diplomatique qualifiait de « puissance sans désir » ?

Pour comprendre l’Allemagne, on ne peut se passer d’un détour par les traumatismes qu’ont constitués pour elle la grande dépression, le nazisme et la défaite de 1945. Ceux-ci continuent en effet d’influencer profondément les orientations politiques et économiques du pays, et ce, quel que soit le parti au pouvoir (ou plutôt les partis, étant donné son système électoral qui favorise les gouvernements de coalition).

Ces événements expliquent notamment l’attachement très fort qui continue de lier les Allemand·e·s au projet européen, perçu comme la condition et le garant de leur renouveau d’après-guerre. Dans un même temps, ils permettent aussi de comprendre leur « obsession monétaire », selon l’expression de Frédéric Lordon, puisque la montée du nazisme continue d’y être très largement perçue comme une conséquence directe de l’hyperinflation de 1923. Ces deux piliers de l’identité allemande sont toutefois de plus en plus ouvertement en tension depuis que la crise de la dette a éclaté en Europe, dans la lignée de l’effondrement économique et financier mondial de 2008.

Celle-ci a en effet obligé l’Allemagne à choisir entre une forme de solidarité financière avec les pays en difficulté et le strict respect des principes de stabilité monétaire et budgétaire qui ont pour elle une valeur quasi sacrée. Or, si elle s’est finalement résolue à la première (à contrecœur), elle l’a fait en échange d’un renforcement sans précédent du contrôle des institutions européennes sur les politiques économiques des États membres.

Une solidarité des peuples défaillante

Cette situation explique très largement la mauvaise image dont souffre actuellement l’Allemagne dans une grande partie de l’Europe méditerranéenne (mais pas seulement), et vice-versa. Elle repose toutefois sur une vision simpliste des choses. En effet, les difficultés de nombre de pays européens « périphériques » s’expliquent en grande partie par des déséquilibres structurels au sein même de la zone euro... qui profitent en premier lieu à l’Allemagne. D’un autre côté, il serait faux de prétendre que ces déséquilibres profitent (ou ont profité) à tous les Allemand·e·s sans distinction, tant le « miracle allemand » s’est aussi construit sur une formidable paupé­risation de tout un pan de sa population. Dans ce contexte, à une opposition Nord/Sud, il faudrait au moins ajouter une opposition Capital/Travail, puisque ce sont avant tout les travailleuses et travailleurs – grecs, portugais, mais aussi allemands – qui ont à souffrir d’une situation économique dont le Capital est, in fine, le grand gagnant.

Pour l’instant, c’est néanmoins le jeu des oppositions nationales qui continue d’avoir la main haute dans le débat européen, et la position d’une bonne partie de la gauche allemande sur la question de l’euro n’y est malheureusement pas étrangère. À titre d’exemple, durant le récent épisode de regain de tension autour de la Grèce, un sondage a montré que même les sympathisant·e·s du parti de gauche radicale Die Linke étaient majoritairement favorables à la position d’Angela Merkel sur la dette grecque, illustrant par-là, selon Lordon, le degré d’enracinement de l’obsession monétaire allemande au sein de la population allemande. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer une solidarité des peuples au niveau européen.

Pourtant, sur d’autres enjeux, l’Allemagne joue un rôle nettement plus positif, que ce soit sur la question nucléaire ou encore l’accueil des réfugié·e·s par exemple. Récemment, 250 000 personnes ont même manifesté à Berlin pour dire non au projet d’accord de libre-échange entre les États-Unis et l’Europe. Et même sur la question de l’euro, les positions allemandes tiennent davantage à une fixation idéologique tirée de leur histoire récente qu’à une réelle volonté de domination. Avec le ralentissement chinois et des perspectives sombres pour l’économie mondiale dans les mois et années à venir, il faudra donc voir dans quelle mesure la puissance exportatrice qu’est l’Allemagne parviendra à maintenir la relative cohésion interne qu’elle a su tirer de ses « succès » économiques récents.

Sur ce point, la multiplication des conflits salariaux, mais aussi le raidissement qu’on observe dans une partie de la population concernant l’accueil des réfugié·e·s montrent que celle-ci est loin d’être assurée. Or, si un changement de cap semble inéluctable tant les déséquilibres internes à l’Allemagne et à l’Europe se creusent, reste à savoir s’il interviendra pour le meilleur ou pour le pire, et surtout quel rôle la population allemande sera amenée à y jouer.

P.-S.

L’auteur est chercheur à l’Université libre de Bruxelles.

Photo : Berlin, juillet 2015. Solidarité avec la Grèce. Kay Nietfeld/EPA

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