Dossier : Europe - Peuples en mouvement

La France entre déchirement et recomposition

Jean-Paul Leroux

Les Français·es sont-ils en retrait des grands mouvements actuels ? Face à Occupy Wall Street, à la montée en puissance de Podemos, à la conquête du pouvoir par Syriza, on pourrait conclure que la France qui bouge s’est immobilisée !

Mais souvenons-nous seulement des grandes grèves victorieuses de 1995 (2 millions de grévistes). Des mobilisations importantes, de la jeunesse notamment, contre le contrat première embauche en 2006, victorieuses elles aussi. Des grèves massives en 2010 contre la réforme des retraites (plus de 3 millions de personnes), mais qui furent un échec. Des manifestations contre le mariage pour tous en 2013 et 2014 (qui mobilisèrent quasiment 2 millions de manifes­tant·e·s) qui n’aboutirent pas, car il y a eu de nombreuses contre-manifestations. Et du 10 janvier 2015 où 4 millions de personnes envahirent les villes de France avec le slogan « Je suis Charlie ». La question se pose de savoir que sont devenus tous ces manifestantes et manifestants. Ceux-ci sont-ils simplement rentrés à la maison ou bien font-ils autre chose ?

Foisonnement d’initiatives et d’engagements

Le recours à la rue et à la grève est toujours le signe que les citoyen·ne·s ne se sentent plus « représenté·e·s » par leurs élu·e·s. En 2005, la population française avait rejeté à 54 % le Traité constitutionnel européen pour finalement le voir ratifié sous le nom de Traité de Lisbonne. La politique d’austérité menée par le président François Hollande, en contradiction avec sa campagne, n’a fait qu’augmenter la défiance vis-à-vis du politique. La répétition du désaccord entre la représentation et la volonté explicite d’une partie, voire de la majorité des citoyen·ne·s, met la démocratie représentative en danger. La France traverse une crise politique et insti­tutionnelle qui entame la crédibilité des partis politiques : aucune idée nouvelle ne vient d’eux, ils sont traversés par des conflits concernant les idées, la stratégie, la tactique ; leur nombre de militant·e·s est en baisse. Cette situation ne semble profiter qu’au Front national. Mais dans cette situation, de nombreuses personnes inventent des mouvements atypiques à différents niveaux.

Sur le plan politique, on assiste à la mise en place d’essais de démocratie « directe ». Ainsi, une petite commune comme Saillans (1 000 habitants) a institutionnalisé un tel mode de fonctionnement. À Grenoble (155 000 habi­tants), les dernières élections municipales ont vu une coalition composée de partis tra­ditionnels (Europe Écologie Les Verts et le Parti de gauche) et de citoyen·ne·s sans expérience ni affiliation politique prendre le pouvoir. On a là un laboratoire inédit de confrontation entre démocratie représentative (les partis tradi­tionnels de gauche) et directe (l’irruption de citoyen·ne·s élu·e·s).

Il existe aussi des luttes d’un genre nouveau basées sur la défense d’un territoire (ZAD : zone à défendre) contre ce que les militant·e·s nomment les Grands Travaux Inutiles (aéroport, barrage, etc.). C’est le cas à Notre-Dame-des-Landes où devrait être édifié un aéroport. Les participant·e·s des ZAD sont très déterminés ; les luttes sont prévues pour durer par une occupation physique des terrains, leur mise en culture, une guérilla juridique, des mani­festations de soutien, etc. Lors d’une lutte, à Sivens, contre un barrage destiné à l’irrigation et qui détruisait une zone humide, un militant écologiste et pacifiste, Rémi Fraisse, a été tué par les gendarmes en octobre 2014.

Nous trouvons aussi des formes d’orga­nisations politiques horizontales, travaillant à partir de collectifs locaux coordonnés comme « Ensemble, mouvement pour une alternative de gauche écologiste et solidaire ». Les statuts de cette organisation sont en perpétuel chan­tier, elle est une organisation expéri­mentale. Elle cherche à tirer les leçons de Podemos et de Syriza. Son influence actuelle est encore modeste.

Pour les modes de vie, un très grand nombre d’initiatives (sous forme associative, coo­pérative, etc.) créent une contre-culture économique sur les thèmes de la relocalisation des productions et du travail, d’une agriculture biologique, d’une maîtrise du foncier, de nouvelles façons de produire. Cette année, un mouvement les a mis en valeur : Alternatiba (« alternative » en basque). Il a initié un tour de France de ces initiatives qui s’est clos à Paris avec plus de 50 000 participant·e·s.

Pour la COP 21, la Coalition Climat 21 – un regroupement de 130 organisations, du jamais vu en France – a préparé des manifestations pour dénoncer la responsabilité des États et influencer la résolution finale. Ces mani­festations ont été conçues festives, non violentes et massives.

Tout se passe comme si la coupure avec les institutions politiques était telle qu’un très grand nombre de Françaises et Français, n’en attendant plus rien, créent leur monde à côté ou en deçà des formes économiques et politiques traditionnelles. Le local, l’horizontal deviennent des mots porteurs et rassembleurs. Ce bouillonnement est réel, mais ces initiatives ne sont pas encore parvenues à entrer en résonance entre elles et avec le reste de la société. Elles sont encore peu visibles médiatiquement.

En conclusion, il faut souligner l’urgence de la situation : une course de vitesse est engagée entre le populisme d’extrême droite et les formes neuves d’une société qui cherche dans le présent l’égalité et la démocratie directe. Il s’agit d’une course entre une politique excluante et une autre porteuse d’humanité.

P.-S.

Photo : maxppp. Notre-Dame-des-Landes, en 2012.

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