Dossier : Europe - Peuples en mouvement

L’Écosse debout !

Cat Boyd

Le référendum sur l’indépendance de l’Écosse a eu lieu le 18 septembre 2014. Le Non l’a remporté avec 55,3 % des voix. Malgré la défaite, l’humeur est loin d’être morose dans le camp des forces vives de la gauche radicale indépendantiste, comme nous le raconte ici la militante Cat Boyd.

Fondée à Glasgow au printemps 2012, la Campagne radicale pour l’indépendance (RIC) est devenue rapidement le plus grand forum de débats sur les enjeux du réfé­rendum. La campagne était principalement menée par de jeunes militantes et militants radi­calisés dans les mouvements contre la guerre et contre l’austérité budgétaire. Leurs expériences militantes les ont menés à remettre en question les fondements de l’État britannique. Sans être en opposition avec le reste du camp du Oui, RIC rejetait le conservatisme de la campagne menée par le Parti nationaliste écossais (SNP), en particulier son engagement répété en faveur du maintien de la monarchie et de l’adhésion de l’Écosse à l’OTAN.

RIC mettait plutôt l’accent sur les aspirations de la population écossaise pour des changements significatifs. Ses militant·e·s voyaient l’indépendance comme un moyen de donner un nouvel élan au mouvement ouvrier démocratique dans un pays dépourvu d’espoir. En conséquence, les revendications portées par la campagne allaient bien au-delà du vote du 18 septembre 2014. Sa déclaration de fondation présentait cinq grandes ambitions : une Écosse verte, internationaliste, débarrassée du programme nucléaire Trident, dotée d’une république moderne et qui mette de l’avant des investissements sociaux en tournant le dos à l’austérité et aux privatisations.

À la fin de notre deuxième conférence, en 2013, nous avons réaffirmé avec des milliers de militant·e·s que l’indépendance était un « enjeu de classe ». Puis, nous avons organisé du porte-à-porte partout au pays durant toute l’année 2014, en visant particulièrement les communautés négligées par les politicien·ne·s tant à Westminster qu’à Holyrood [1]. Ce mouvement rassemblant largement la gauche écossaise a été déterminant dans la hausse des appuis pour l’indépendance.

Un nationalisme inclusif et internationaliste

Au début de 2014, à peine plus du quart de la population avait l’intention de voter Oui. Ce qui n’était pas surprenant puisque pendant des décennies, l’appui pour l’indépendance avait évolué autour de ce niveau. Mais en quelques mois, malgré l’hostilité et le mépris de la majeure partie de la classe politique et des faiseurs d’opinions, nous avons rallié un autre 20 % de l’électorat, pour porter le résultat final à 45 %. Ces appuis supplémentaires n’ont pas été obtenus par un nationalisme « de la terre et du sang ». Ils sont venus d’une identification avec le Oui comme une révolte contre l’aliénation politique, économique et sociale, une révolte visant principalement Westminster et son abandon de toute humanité. RIC et d’autres en ont appelé à l’électorat traditionnel du Labour pour qu’ils voient l’indépendance non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen de transformer les rapports de force au Royaume-Uni ; de nombreuses personnes ont adhéré à ce message. Il est resté de ce travail une capacité d’organisation et de mobilisation dans les communautés ouvrières où les alliances politiques traditionnelles avaient été laissées en ruines par les travaillistes.

Le nationalisme traditionnel a joué un rôle moins important que ne sont disposés à l’admettre la plupart des commentateurs. RIC a donné un profil nettement internationaliste au mouvement : pour un mouvement européen contre l’austérité ; la solidarité avec la Catalogne ; un intérêt pour les modèles politiques et culturels de l’Europe du Nord ; et surtout un débat sur le rôle de l’Écosse dans l’impérialisme britannique.

On ne peut pas prétendre non plus que toute la campagne du Oui a repris notre politique de classe. Le mouvement était inégal et contradictoire. Des porte-parole de RIC pouvaient s’exprimer sur la même tribune qu’un membre des « gens d’affaires pour l’Écosse ». Mais ce qui s’est produit en Écosse reflétait une tendance mondiale. Depuis la crise de 2008, la politique traditionnelle n’a plus de réponses à offrir et les mouvements plus marginaux, s’ils sont bien organisés, créatifs et savent saisir les opportunités qui se présentent, peuvent redéfinir les termes du débat. Cette réponse à la crise peut d’ailleurs prendre des formes très différentes, certaines positives (Syriza, Podemos), d’autres laides (UKIP, le Tea Party, le Front national). Le mouvement écossais n’était pas identique à ceux de la Grèce ou de l’Espagne, mais il en était plus proche que certains sont disposés à le reconnaître.

Le référendum, un tremplin

Nous devons garder en tête que l’expérience de l’Écosse n’est pas une exception. En fait, les exceptions sont la nouvelle règle ! Mis à part l’Allemagne, les partis politiques du centre et les élites politiques ont tous connu des revers depuis la récession. L’action et l’imagination sont indispensables dans un tel contexte, parce que l’électorat peut basculer vers la droite radicale ou la gauche radicale ou revenir vers « l’extrême centre ». Les mouvements qui réussissent, à droite comme à gauche, s’appuient sur la réalité des divisions dans nos sociétés et mobilisent à leur avantage le sentiment d’hostilité envers les élites.

Après RIC, j’ai été impliquée dans la mise sur pied de RISE [2], une alliance de forces socialistes qui présentera des candidatures aux élections écossaises de mai 2016. On y trouve le Parti socialiste écossais (SSP) et des personnalités influentes du mouvement pour l’indépendance. Il s’agit d’un premier effort modeste et nous ne croyons pas former un gouvernement socialiste bientôt. Mais pour moi, ce regroupement politique incarne une nouvelle maturité ainsi qu’une vision optimiste pour la pensée socialiste ; une rupture avec le sectarisme, les disputes stériles et les attitudes déprimantes.

Les prédictions à l’effet que nous allions nous démobiliser après le référendum ne se sont pas matérialisées. Chaque semaine, je rencontre toutes sortes de gens, des grand-mères nationalistes aux adolescents découvrant Karl Marx, qui gardent en vie l’esprit de la campagne référendaire. Il y a encore des assemblées populaires régulières partout au pays. Souhaitons que ça continue !

Mon espoir est que RIC pourra mettre en pratique le slogan de Podemos : « Un pied au parlement, cent dans la rue. » En rupture avec la routine parlementaire, nous sommes déterminés à construire une organisation ouverte en même temps que résolument à gauche, redevable à ses membres et liée par ces quatre valeurs fondamentales : respect, indépendance, socialisme et écologie – RISE.

P.-S.

L’auteure est militante écossaise et a visité le Québec en mai 2015.

Traduction et notes de Benoit Renaud.

NOTES

[1] Holyrood est le nom de l’édifice du parlement national écossais, à Édimbourg. Westminster est celui du Royaume-Uni à Londres.

[2] RISE est un acronyme pour Respect, Indépendance, Socialisme et Écologie (Environmentalism). On peut traduire le mot par « Debout », comme le slogan de Québec solidaire en 2012.

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