Dossier : Europe - Peuples en mouvement

Quel avenir pour l’euro ?

Dominique Plihon

La zone euro est la région du monde qui a le moins bien résisté à la crise financière internationale qui a débuté en 2007. La situation économique et sociale y est devenue critique, avec un ralentissement économique durable, un taux de chômage élevé, qui atteint des niveaux supérieurs à 25 % dans les pays du sud (Grèce, Espagne, Portugal). L’avenir de l’euro est en jeu. L’abandon de la monnaie unique est-il la solution ? Ne faut-il pas en priorité rompre avec les politiques néolibérales ?

Contrairement au discours officiel selon lequel l’euro devait être un rempart contre les crises, les mécanismes de l’Union économique et monétaire ont joué un rôle d’amplificateur de la crise. La création d’une monnaie unique, sans union politique et sans budget commun, n’était pas un projet cohérent. À partir du moment où les ajustements de change n’étaient plus possibles au sein de la zone euro par suite de la disparition des monnaies natio­nales, il était nécessaire de donner à la poli­tique budgétaire et fiscale une fonction d’ajustement entre les États membres, comme cela est le cas dans les unions monétaires existantes, tel que les États-Unis.

Cette union monétaire tronquée est devenue une machine à fabriquer la divergence et l’hétérogénéité entre les pays membres. Deux groupes de pays se sont constitués avec des écarts grandissants en matière de performances économiques. Les pays du sud de la zone euro, affublés de l’acronyme péjoratif de PIGS (Portugal, Italie, Grèce, Espagne), ont connu une inflation supé­rieure à la moyenne de la zone euro et ont perdu en compétitivité ; ils ont été incités à fonder leur croissance sur la demande interne et l’endettement grâce à des taux d’intérêt réels faibles. À l’opposé, les pays « vertueux » de l’ancien bloc mark (Allemagne, Autriche, Benelux) dont l’inflation est plus basse, ont gagné en compétitivité et ont bénéficié d’une croissance tirée par les exportations ; ils ont accumulé des excédents extérieurs et donc des créances sur le reste de la zone euro. Cette divergence croissante entre les pays du sud et du nord est insoutenable. Elle conduit la zone euro dans une impasse qui pourrait lui être fatale.

Les politiques d’austérité budgétaire et salariale imposées par la Troïka [1] aux pays les plus endettés (Grèce, Irlande, Portugal) ont aggravé le chômage et les inégalités. La majeure partie des aides reçues par la Grèce et l’Irlande dans le cadre des plans de sauvetage en 2010-2011 n’aura servi qu’à rembourser les créanciers et à renflouer les banques, sans profiter aux populations locales [2].

Sortir de l’euro ?

Devant ces difficultés, faut-il sortir de l’euro ou refonder la construction européenne ? L’argument principal des partisans de la sortie de l’euro est que celle-ci rendrait à nouveau possibles les dévaluations monétaires, ce qui permettrait de rétablir la compétitivité du pays déficitaire [3]. Elle redonnerait par ailleurs à la Banque centrale nationale la possibilité d’émettre sa propre monnaie et de financer le déficit public par la création monétaire. La sortie de l’euro serait également un moyen de réindustrialiser l’économie, de stimuler la croissance et de réduire le chômage.

En réalité, la sortie de l’euro est une fausse solu­tion dont les conséquences économiques, socia­les et politiques risquent d’être désastreuses. Revenir à la monnaie nationale dans le cas de pays qui enregistrent d’importants déficits extérieurs les soumet immédiatement à la spéculation sur leur monnaie. Les expériences passées de dévaluation montrent que celles-ci réduisent le pouvoir d’achat des travailleurs et travailleuses (inflation importée) et ne stimulent les exportations que si l’appareil productif est en bon état. Par ailleurs, la sortie de l’euro aggravera le coût de la dette extérieure en euro qui sera immédiatement augmentée du taux de dévaluation.

Rompre en priorité avec les politiques néolibérales

La sortie de l’euro ne peut constituer un projet politique en soi. Car le problème fondamental n’est pas la monnaie unique, mais les politiques néolibérales menées dans l’espace européen [4]. Il faut s’attaquer en priorité aux racines néolibérales de la construction européenne, et remettre en cause l’absence de politiques budgétaires, fiscales et sociales communes ; avec un double objec­tif : financer des transferts publics massifs en direction des pays les plus touchés par la crise, notamment pour favoriser la modernisation de leur appareil productif, et financer des investissements publics dans l’ensemble des pays européens, notamment pour accompagner la transition énergétique.

À court terme, des mesures sont nécessaires pour amorcer la sortie de crise : une suspension et une restructuration des dettes publiques, et l’instauration d’un contrôle des capitaux et d’un contrôle public sur le système bancaire, afin de restaurer la souveraineté monétaire. Ces politiques anti-libérales créeront une crise politique inévitable et nécessaire. Elles pourraient amener certains pays à être exclus de la zone euro, mais cette sortie « progressiste » de l’euro s’accompagnerait d’une rupture préalable avec le carcan néolibéral imposé par les élites européennes.

P.-S.

Économiste, l’auteur est porte-parole d’Attac France.

Photo : Francfort, Allemagne, mars 2015, à l’action Blockupy. Thomas Lohnes/Getty Images

NOTES

[1] Banque centrale européenne, Commission européenne et Fonds monétaire international.

[2] D’après deux études détaillées réalisées par Attac Autriche sur la Grèce.

[3] Jacques Sapir, Faut-il sortir de l’euro ?, Paris, Seuil, 2012.

[4] Attac et Copernic, Que faire de l’Europe ? Désobéir pour reconstruire, Paris, Les liens qui libèrent, 2014.

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