Hollywood et la finance

No 64 - avril / mai 2016

Hollywood et la finance

L’examen de conscience

Dans le film The Big Short (Le casse du siècle, 2015), la spéculation et les produits financiers aux noms sibyllins sont les enjeux d’une histoire qui nous ramène à la crise économique de 2007-2008. Le défi pour le cinéaste Adam McKay était double. D’abord intéresser le public à une mégafraude d’une grande complexité. Et parler librement de ce sujet, alors que l’industrie cinématographique dépend, pour une bonne part de son financement, de ces banques dénoncées dans le film.
L’argent et la richesse ont toujours intéressé Hollywood, entre autres parce que l’enrichissement individuel est profondément lié au rêve américain. Mais la réussite spectaculaire des personnages s’obtient plutôt grâce à un talent particulier dans un autre domaine que celui de la finance, et l’on s’attarde assez peu sur la façon dont l’argent s’accumule. Les individus qui manipulent l’argent, forcément ennuyeux et fades, se placent bien souvent devant la porte qui mène à de beaux rêves, si on parvient à la franchir.

Wall Street (1987) d’Oliver Stone a beaucoup contribué à changer cette vision. Dans ce film, le financier Gordon Gekko est un homme aussi séduisant que puissant, d’un grand charisme, mais surtout, un requin et un cynique. Cette fois, le réalisateur montre bien comment se fait sa fortune : en spéculant sur des entreprises, en causant ainsi de nombreuses pertes d’emplois, en manipulant l’information, en brisant les règles. Gekko se justifie dans une tirade bien connue où il fait l’éloge de la cupidité. Cette dernière est un moteur, une force indispensable, la voie du progrès, autant que le pur individualisme fait rouler l’économie.

Si l’objectif de Stone était bel et bien de dénoncer une pareille vision et de révéler les liens destructeurs entre la spéculation financière et l’économie productive, son personnage a cependant fait des émules, comme il l’a lui-même déploré. Ce que l’on constate dans Boiler Room (2000) de Ben Younger, où l’on voit de jeunes courtiers enthousiastes qui récitent par cœur les répliques de Gekko.

Dans The Wolf of Wall Street (2013), Martin Scorsese revient sur les mêmes années 1980. Moins préoccupé qu’Oliver Stone par l’exposition de la face cachée de Wall Street, il s’attarde surtout aux comportements et à la psychologie de son personnage principal, inspiré par un véritable courtier en bourse crapuleux, Jordan Belfort. Le cinéaste expose la vie glamoureuse et décadente du personnage, pas si différente de celles des mafieux qu’il a décrits dans plusieurs de ses films, avec des ingrédients inévitables : sexe débridé, drogues, alcool, dépenses folles, excès de toutes sortes. L’argent mène à tous les abus et ne permet pas de trouver le bonheur. La leçon de morale un peu trop évidente servie par Scorsese n’arrive cependant pas à exposer la véritable perversité du milieu de la finance, comme l’a si bien fait Oliver Stone, et comme le fera plus tard Adam McKay.

Crise et cinéma

L’affaire des subprimes et la crise terrible qu’elle a causée allaient bien sûr intéresser Hollywood, qui ne cesse jamais de s’alimenter dans l’actualité. Bien que difficile à comprendre, cette crise offre au départ une trame dont on ne se lassera pas de répéter les épisodes tourmentés : des magouilles terribles conçues par des banques réputées, un secret impénétrable, la découverte brutale d’une fraude à une échelle inimaginable, la chute de banques que l’on croyait indestructibles et, au bout de tout, des citoyen·ne·s qui n’avaient rien à voir avec tout ça et qui doivent payer très cher les pots cassés.

Le tout a commencé avec Inside Job (2010) de Charles H. Ferguson, un excellent documentaire, largement diffusé et récompensé par un Oscar. Il s’agit du film qui suit le plus fidèlement le parcours historique de la crise. Il ne ménage en rien ceux qui en sont responsables. Il reste une introduction très efficace pour comprendre les ressorts de la catastrophe, tout en partageant avec les spectateurs et spectatrices une indignation parfaitement justifiée.

Mais la fiction demeure la voie préférée d’Hollywood pour aborder un sujet, quitte à limiter son champ le plus possible. C’est le pari relevé par Too Big to Fail (2011) de Curtis Hanson, qui scénarise la réalité historique, et dans lequel des acteurs connus incarnent de grandes personnalités mêlées à la résolution de la crise, tels le secrétaire du Trésor Hank Paulson, le président de la Réserve fédérale Ben Bernanke ou le milliardaire Warren Buffet. Ce film expose, sans porter de jugement, les démarches de Paulson pour éviter la catastrophe. Mais la neutralité de la narration n’en révèle pas moins des failles troublantes dans le système financier. Notamment le fait que cette crise, causée par les banquiers, a dû être résolue par d’ex-banquiers au service du gouvernement. Ces derniers ne pouvaient pas penser à autre chose qu’au strict intérêt de leur caste, ce qui a permis aux banques dominantes de s’en sortir plus fortes que jamais.

La scène la plus troublante montre Paulson et ses acolytes en train de supplier les directeurs des plus grandes banques, d’une arrogance abyssale et obsédés par leurs bonus. Il leur demande pourtant d’accepter plus de 100 milliards de dollars pour les sauver de la faillite. « Ils ont presque détruit l’économie des États-Unis telle que nous la connaissons, dit l’un des personnages déconcerté devant la situation, mais on ne peut pas mettre de conditions aux 125 milliards $ que nous leurs donnons parce que…ils pourraient peut-être refuser !  »

Dans Margin Call (2011), le cinéaste J.C. Chandor se concentre sur des traders, banquiers et analystes qui vivent en l’espace d’une journée l’effondrement de leur firme. S’inspirant du cas de Lehman Brothers, le récit se maintient dans une position d’équilibriste : d’une part, les coupables ne sont pas les plus en vue, et nous suivons ceux qui découvrent avec stupeur l’ampleur de la catastrophe, sans avoir clairement participé aux magouilles qui l’ont précédée. D’autre part, le film montre bien la désinvolture avec laquelle on a traité le danger généré par les titres toxiques. Le monde de la finance détourne d’ailleurs pour son service des ingénieurs hautement qualifiés, inventeurs et analystes de ces produits. L’un d’entre eux regrette une période révolue : celle où il a construit un pont, une infrastructure nécessaire et qui améliore la vie des gens.

Le casse du siècle

Dans The Big Short, la condamnation des banques, et du système économique tout entier qui a mené à une pareille déroute, est plus nette. Et de façon surprenante, elle provient de rares traders qui se sont enrichis de façon indécente grâce à la crise. Leur histoire a été racontée dans un essai de Michael Lewis, portant le même titre, dont s’est inspiré le film. Ces hommes ont vu venir l’orage et ont parié sur l’effondrement de l’économie. Mais leur réussite s’est faite au prix d’une conscience tourmentée. Eux-mêmes ne pouvaient pas croire que le monde financier était à ce point rongé par la turpitude, même s’ils étaient au départ particulièrement bien placés pour en comprendre les imperfections.

Ce film nous éloigne de l’univers clinquant et dépravé de The Wolf of Wall Street. Les personnages dans The Big Short sont asociaux et obsédés par leur travail. Dans un bar de striptease – passage quasiment obligé dans ces films –, l’un d’entre eux demande même à une danseuse (dont on ne voit que le visage) d’arrêter de bouger pour mieux lui soutirer des informations. En fait, ces personnages s’enrichissent en compulsant des données qui n’intéressent personne, un peu comme des savants fous passionnés par leur recherche, plutôt que par pure cupidité.

Le premier à découvrir l’arnaque des subprimes, Michael Bury, un médecin devenu gestionnaire de fonds, le plus mésadapté des personnages, justifie ses actes par la logique et les calculs froids. Le film suit en grande partie Mark Baum, sceptique d’abord devant la découverte de Bury, puis sidéré devant ce qu’il constate petit à petit : l’existence d’un gigantesque château de cartes prêt à s’effondrer. Il découvre dans son parcours des titres dont la complexité cache leur toxicité, un marché immobilier déliquescent, des prêts accordés à n’importe qui et en grande quantité, des agences de notation qui faussent leurs évaluations. Le film présente enfin deux courtiers novices qu’on croyait les plus inconscients et les plus avides de profits. Mais ce sont eux qui tenteront en vain de prévenir les médias de la catastrophe imminente, puis d’intenter des poursuites contre les agences de notation.

L’humour n’est pas négligé dans ce film. Des caméos et des analogies amusantes permettent d’expliquer les notions financières complexes qu’il faut tout de même connaître pour bien suivre l’histoire. Et une conclusion, particulièrement ironique, montre à quel point aucune leçon n’a été retenue de cette aventure.

Une réalité incontournable

Dans l’ensemble, le portrait donné par Hollywood du milieu financier est dévastateur. Les financiers d’avant la crise sont arrogants, rapaces, incapables d’empathie. Puis, lorsque survient la crise, ses conséquences sont tellement inacceptables qu’il devient impossible d’en rendre compte sans blâmer vertement ses responsables. Ce qui frappe aussi dans ces films, c’est de constater à quel point la finance est une affaire d’hommes blancs farfouillant à n’en plus finir dans le gigantesque système d’exploitation qu’ils ont conçu pour gagner toujours plus d’argent, alors que les femmes et les minorités visibles y jouent surtout des rôles secondaires.

Le discours de Gekko dans Wall Street, exposant à quel point la cupidité est au cœur du système financier, trouve un écho avec celui de Mark Baum dans The Big Short, qui explique en conférence à quel point la fraude est devenue un cancer. Les courtiers, banquiers, gestionnaires de fonds sont des antihéros dominants autant que des apprentis sorciers. Et l’immense majorité de la population, pour laquelle l’argent a en comparaison une valeur bien relative, devient l’otage de ceux qui en font une obsession.

La virulence de ces films envers la finance s’explique peut-être, entre autres, parce que Hollywood fait partie de la bonne vieille économie productive, celle qui crée des emplois, prend certains risques et dépend d’un public prêt à consommer. Cette industrie peut aisément devenir elle aussi, par le biais, victime de l’irresponsabilité des banquiers. Peut-être aussi que dans ces histoires spectaculaires, et qu’il faut raconter parce qu’elles touchent tant de gens, il est tout simplement impossible de trouver un angle qui montrerait les financiers sous un jour favorable.

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