Petite histoire d’une ronde de négociations collectives

No 64 - avril / mai 2016

Front commun 2015

Petite histoire d’une ronde de négociations collectives

L’enjeu principal pour les membres du Front commun 2015 était d’obtenir pour les trois prochaines années des augmentations salariales de 13,5% pour pallier les mesures d’austérité en cours. Les pertes de pouvoir d’achat de 2010 à 2015 jumelées à des hausses de tarifs de maints services de base (électricité, transport, frais de garde, etc.) nécessitaient ce rattrapage. Il y a loin de la coupe aux lèvres.

Pourtant, la préparation de la revendication et les mobilisations de l’automne 2014 contre l’austérité, dans tous les milieux du Québec, indiquaient que tant sur le front syndical que du côté du communautaire, 2015 allait être le moment de jonction entre les luttes sociales et syndicales sur le terrain politique.

Le processus

La rencontre de février 2015 à Québec à laquelle ont participé à la fois des délégué·e·s de toutes les composantes du Front commun ainsi que celles du mouvement communautaire laissait croire à une réelle unité de la lutte des salarié·e·s de l’État et du mouvement communautaire organisé. La défense de l’école publique, du droit des enfants à obtenir les services dont ils ont besoin, la désorganisation créée par l’adoption de la loi 10 en santé et les coupes dans les programmes sociaux opérées par le gouvernement Couillard étaient au cœur de la lutte à venir. Mais l’appel au « dialogue social » avec le gouvernement lancé par la direction de la CSN lors de cette même rencontre signalait que deux orientations distinctes allaient prévaloir dans cette lutte.

Pour bon nombre de syndicats locaux, il fallait en découdre avec le gouvernement, préparer une grève sociale le 1er mai 2015 et organiser concrètement la mobilisation menant à des gains en négociation. Les directions des centrales, plus pragmatiques, ont décidé de tempérer les ardeurs de la base en limitant leur mobilisation du 1er mai à des manifestations dans chaque région. Le front de lutte contre l’austérité commence à se fissurer.

La négociation s’amorce en septembre 2015, maintes mobilisations et des journées de grève sont au rendez-vous. Toutefois, la jonction entre la lutte menée sur le front salarial par les employé·e·s de l’État et la lutte citoyenne menée contre l’austérité n’allait pas de soi. La grève de plus de 100 organismes communautaires « dehors contre l’austérité  » début novembre 2015 devait être suivie d’une grève conjointe du Front commun et du communautaire début décembre, mais les centrales modifient ce plan de match. La diminution substantielle de la demande salariale syndicale (7,5 %) à la mi-novembre et le report des journées de grève prévues début décembre sonnent la fin de la récréation. La grève dite exemplaire du 9 décembre ne modifiera en rien ce plan de match. Le 18 décembre 2015, les centrales crient victoire et parlent de gains substantiels, soit des hausses de salaire de 10 % au cours des 5 prochaines années. Le gouvernement, de son côté, se réjouit que son cadre budgétaire ait été respecté. C’est une sortie de négociation en dents de scie, la Fédération de la santé et des services sociaux – CSN (FSSS-CSN) rejetant ce résultat, tout comme l’a fait la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

Le pour et le contre

Plusieurs avancées sont à souligner au regard de cette lutte. Les mobilisations locales et régionales ont consolidé les assises d’une solidarité régionale, entre autres entre la Coalition main rouge et les instances syndicales régionales de toutes allégeances, ce qui a permis de réagir aux mesures d’austérité qui sévissent et déstabilisent syndiqué·e·s et citoyen·ne·s. La grève sociale exercée le 1er mai, la complémentarité entre les luttes du mouvement communautaire et celle des syndiqué·e·s de l’État indique une ouverture certaine des composantes du Front commun à bâtir un large front de lutte.

Toutefois, le dépôt d’une contre-offre syndicale décidée à la mi-novembre par les dirigeant·e·s des centrales, alors que cela menait à renoncer à une entente sur trois ans porteuse de gains salariaux substantiels, et les modifications du calendrier de grève pour recentrer la lutte du Front commun sur les enjeux syndicaux stricts au détriment de la lutte menée par le communautaire pour sa survie – lutte complémentaire à celle des services publics – indiquent que la gouverne du Front commun n’a pas vraiment changé au fil des ans.

Les membres sont au cœur de la demande et des mobilisations, mais sont désappropriés de leur droit de regard et de décision quant au règlement. Cette pratique est courante à la fin des rondes de négociation du Front commun. Il faut un règlement et on ne saurait faire des allers-retours avec les assemblées générales, ce processus étant trop long. Les membres sont ainsi dépossédés de leur lutte au profit de directions syndicales qui vantent chaque fois les avancées faites malgré une conjoncture difficile. Néanmoins on ne saurait parler d’un « miracle sur Grande-Allée » comme l’affirmait Bernard Descôteaux du Devoir le 19 décembre dernier.

Mais alors...

Cette façon de faire des années 1980, 1990, nous laisse pantois en 2015. Plus de 30 ans de néolibéralisme au Québec exigent que les centrales syndicales se réapproprient le terrain politique où s’inscrit cette négociation. Les analyses politiques et économiques faites à la veille d’une négociation avec l’État ne peuvent se limiter à la capacité de payer du gouvernement. Les gains recherchés doivent s’inscrire dans une redéfinition citoyenne et syndicale des services publics et des programmes sociaux à la base du contrat social au Québec depuis les années 1970.

Le travail réalisé par les salarié·e·s dans toutes les sphères d’activités du domaine public, privé et communautaire est à la source de la richesse produite au Québec. Alors que le discours et les besoins des administrateurs et financiers dominent l’espace médiatique et que les décideurs·euses économiques et politiques limitent leur discours à l’emploi, l’employabilité de tous et toutes, à l’innovation et l’augmentation de la productivité, les besoins salariaux, sociaux et culturels des syndiqué·e·s et des non-syndiqué·e·s sont laissés sur la table.

Le « dialogue social » ne saurait être la marque de commerce des centrales syndicales. Le rejet du règlement salarial du Front commun porté par la FSSS-CSN ouvre la porte à cette remise en question. Cette fédération est composée de bas salarié·e·s, de personnels précaires qui ne peuvent se satisfaire d’augmentations salariales sous le coût de la vie. La lutte de la FAE tant pour une amélioration des conditions de travail de ses membres que pour des services adéquats aux élèves et sa participation aux chaînes humaines pour protéger l’école publique laissent entrevoir de nouvelles perspectives syndicales [1].
Face à un gouvernement qui défend le maintien de la clause remorque des gains syndicaux en faveur des médecins et personnels en autorité dans les services publics, mais exclut les salarié·e·s des CPE de ces hausses salariales, une riposte s’impose.

La négociation du Front commun 2015 s’achève et la période de bilan à venir doit inclure la mise en place d’un chantier sur le syndicalisme à réinventer. Il faut réfléchir avec audace, imaginer de nouveaux modes d’actions collectives pour sortir du repli défensif qui est devenu le leitmotiv des centrales syndicales. Les membres des syndicats ne sont pas accessoires à une négociation. Ils ne sauraient être instrumentalisés. Ils en sont l’âme et le devenir. La vie syndicale collective commande cette réflexion.


[1Une entente de principe est finalement survenue entre la FSSS-CSN et le gouvernement le 8 mars dernier ; elle est soumise au vote des membres jusqu’au 22 avril prochain. Les membres de la FAE, de leur côté, ont accepté le 23 mars l’entente de principe négociée par leur syndicat. NDLR

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème