Luttes autochtones

No 64 - avril / mai 2016

Guatemala

Luttes autochtones

Catherine Tremblay a séjourné du 25 mai au 25 novembre 2015 au Guatemala, dans le cadre d’une mission de Projet accompagnement Québec Guatemala. Elle y a accompagné les communautés autochtones locales dans leur combat pour la reconnaissance de leurs droits.

Dans la maison familiale où je suis hébergée, des jeunes pratiquent une danse théâtrale sur l’invasion européenne. Leur sourire gêné me fait comprendre qu’il vaut mieux garder la surprise pour l’ouverture du premier Cumbre de Naciones originarias (Sommet des Premières Nations), l’événement que je suis venue accompagner.

Je détourne le regard et explore mon environnement : une grande pièce vide aux murs couverts de banderoles à l’effigie de Daniel Pedro Mateo, défenseur de la terre, enlevé, torturé et tué par les promoteurs d’une entreprise espagnole. Bien des questions me viennent en tête. Existe-t-il un lien entre son sacrifice et la motivation de ses neuf enfants à s’impliquer dans la lutte pour l’autonomie autochtone ? Ou encore, est-ce le mandat d’arrêt émis contre leur mère qui les anime ainsi ? Pourquoi la lutte du peuple Qanjob’al est-elle aussi importante aux yeux des jeunes autochtones avec qui je passerai les prochains jours ?

Culture du développement et conflictualité

Depuis l’imposition des projets hydroélectriques de l’entreprise espagnole Hidralia Energia, le village de Santa-Eulalia s’est transformé en terrain conflictuel, où la résistance fait partie de la vie quotidienne.

En plus d’anéantir les moyens de subsistance que sont les récoltes et l’eau, les mégaprojets transgressent la volonté des peuples et leur identité. Ainsi, à travers des consultations populaires, 29 municipalités affectées du département de Huehuetenango (dont la capitale porte le même nom) se sont prononcées contre les projets hydroélectriques. Malgré tout, l’entreprise transnationale, avec l’encouragement du gouvernement du Guatemala et des organismes financiers internationaux, a établi des barrages à plusieurs endroits sur la rivière sacrée Q’am B’alam. Plus de 40 permis d’exploration et d’exploitation ont été octroyés dans le département de Huehuetenango, bafouant le droit des peuples autochtones à un consentement libre, préalable et éclairé à l’égard de leur territoire et de leurs ressources naturelles pourtant garanti par la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones et la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, que le Guatemala a signées et ratifiées.

Lors de mon passage dans le village de Santa-Eulalia, plusieurs personnes ont exprimé leur peur du retour à la violence. Maria m’a ainsi expliqué pourquoi : « Ici, nous pouvons seulement constater et attendre. Nous ne pouvons pas nous réunir, sinon les soldats vont entrer, comme dans les années 1980. Le maire paie des gens pour nous intimider. Il est de la mano dura  [1]. » Certes, le traumatisme du génocide et les craintes qu’il se reproduise sont présents chez les survivant·e·s, mais cette fois ce sont plutôt les événements récents qui les apeurent.

Le conflit des 19 et 20 janvier 2015 montre bien l’état de danger dans lequel le peuple de Maria se retrouve depuis 2008 avec l’arrivée de l’entreprise espagnole. Le matin du 19 janvier, devant le Centre administratif de justice de Santa-Eulalia, les autorités ancestrales se sont réunies avec un groupe de personnes demandant un dialogue avec les autorités gouvernementales pour la libération de deux défenseurs du territoire de la région capturés la journée même. Les événements ont vite dégénéré : Diego Marcos Pedro, le maire de Santa-Eulalia, et son fils ont en effet attaqué sans avertissement les personnes présentes par arme à feu. Ensuite, le maire a appelé à la formation d’un groupe paramilitaire au parc central, regroupant environ 100 personnes, des partisans de son parti politique et promoteurs de l’entreprise hydroélectrique. Ils sont entrés dans les bureaux de la radio communautaire Snuq’ Jolom Konob’, attaquant le personnel et vandalisant le matériel. Sous ordre de sortir les membres du mouvement social de leurs maisons et de les expulser de la municipalité, ils ont capturé hommes et femmes autochtones pour les attaquer et les laisser blessés dans la rue. Devant cette violence et les menaces, plusieurs personnes ont fui dans les montagnes.
Résistance à la criminalisation

L’avocat Pedro Toledo, défenseur des droits du peuple maya Q’anjob’al, fut accusé de quatre délits survenus au cours de ces évènements des 19 et 20 janvier 2015. Après un mois en prison, son procès de première déclaration avait lieu le 4 novembre 2015, plusieurs mois après les événements. Il a été libéré sur le champ. Le juge Miguel Ángel Gálvez a critiqué le ministère public – chargé d’enquêter sur les preuves et de veiller au respect des garanties minimales d’un procès équitable – d’accuser au hasard quelques personnes, perdant toute objectivité. Il a même estimé que le ministère public était en train de se faire manipuler. Selon la Convergence pour les droits humains, au Guatemala, « les entreprises maintiennent la pression pour que soient condamnés particulièrement les leaders non violents et ceux qui se sont mobilisés devant le gouvernement pour demander un dialogue respectueux et le respect de leur droit à la consultation libre, préalable et informée ».

Huit défenseurs des droits humains du nord de Huehuetenango, assistés par l’organisme de coordination de l’accompagnement international au Guatemala ACOGUATE, ont passé de longs mois en détention provisoire [2]. Ils furent privés de leur liberté, victimes de la criminalisation de l’action politique, une stratégie généralisée en Amérique latine allant à l’encontre des droits civils et politiques. Ermitaño López, inculpé de six chefs d’accusation pour les évènements survenus les 19 et 20 janvier 2015, s’exprimait sur la fragilité de la liberté et l’injustice qu’il est en train de vivre : « Être ici, une heure est un jour, un jour est une semaine, un mois est un an, et pendant que passe le temps, je dépéris. »

Libre détermination en territoire plurinational

Les peuples que j’ai accompagnés au Sommet des Premières Nations en août 2015 ont profité du contexte des élections présidentielles du pays pour réfléchir aux moyens de réaffirmer leur autonomie. Ils dénoncent les institutions qui favorisent l’impunité ainsi que l’absence d’une constitution plurinationale ; ils affirment également l’urgence d’un retour à une démocratie réelle. L’appui aux manifestations massives à la capitale, lesquelles demandaient la démission du président Otto Perez Molina et l’implantation de réformes étatiques, a été clamé. J’ai saisi la marginalisation qui persécute les peuples autochtones lorsqu’une femme a éclaté de rire en me parlant de ces manifestations : « Les pouvoirs de l’État ne correspondent pas aux intérêts du Guatemala, d’ailleurs son système n’a jamais représenté nos nations et c’est maintenant qu’ils [les manifestant·e·s] le réalisent. Nous, nous le savions depuis des siècles, mais ici, nous ne manifestons pas, sinon la prison ou la mort nous guettent. »

Andrés Léon de Barillas désapprouve quant à lui les candidats des partis politiques de sa région, qui n’ont aucune proposition pour l’environnement et sont en accord avec les projets miniers et hydroélectriques. Pour lui, les projets dits de développement se sont montrés incompatibles avec la vision du bien commun et de la dignité humaine et collective des peuples autochtones. L’utilisation de l’eau de la rivière sacrée Q’am B’alam (dans une région où la ressource fait déjà défaut) à des fins d’extraction de métaux représente une grande offense aux peuples, aux biens naturels et à l’équilibre cosmique.

Nouvelle spoliation

S’opposant aux politiques néolibérales et mettant de l’avant des solutions alternatives, les peuples du gouvernement plurinational préoccupent les groupes économiques et politiques dominants du Guatemala. Ils réclament le respect des lois ancestrales, l’établissement d’écoles mayas nationales et le respect des territoires ancestraux. Parce que ces peuples invisibles revendiquent une forme d’organisation et de représentation propre devant l’État, le contrôle de l’exploitation de leurs ressources naturelles et de leurs territoires, leur propre système de justice interne, le développement de leur culture et l’exécution de leurs propres plans de développement, ils sont la cible des représentants des intérêts économiques et politiques du pays.

Même si le système d’exploitation colonial s’est écroulé au cours du XIXe siècle, l’État qui en a surgi, basé sur l’idée d’un pouvoir unique dans une société homogène et promettant des droits égaux pour tous et toutes, a bafoué ceux des peuples autochtones. Ceux-ci ont dû accepter une forme d’organisation politique non désirée, imposée par les métis, devenant ainsi une colonie à l’intérieur même des limites nationales. Comme l’explique M. Léon : « Nous ne sommes pas pauvres, nous avons été appauvris. »

Les déséquilibres de pouvoir entre peuples autochtones et métis ont culminé dans les années 1980, années les plus meurtrières de la guerre civile, où les forces de l’État ont mené un génocide contre les populations autochtones et les ont déplacées massivement. En effet, la Commission d’éclaircissement historique relate que 93 % des crimes de la guerre sont attribuables aux forces officielles de l’État et que 83 % des victimes appartenaient aux différentes ethnies mayas. Les survivant·e·s doivent maintenant composer avec l’annulation de la sentence de Rios Montt, laquelle condamnait l’ex-chef d’État pour génocide et crimes contre l’humanité en mai 2013. La lutte contre l’impunité est une charge qui incombe aux premiers peuples, en plus de celle contre la dépossession des terres et des biens naturels.

Ni l’égalité juridique des citoyen·ne·s, ni les politiques étatiques concernant les Autochtones n’ont été capables de résoudre l’isolement et la vulnérabilité de ces premières nations, qui se considèrent comme étant les derniers peuples colonisés. Leur reconnaissance comme sujets collectifs de droit et la refondation de l’État, pour corriger les anomalies historiques d’une nation homogène, constituent les racines de leurs revendications. Sans aucun doute, les graves inégalités et injustices que représente le saccage des ressources naturelles par les compagnies étrangères et la criminalisation des défenseur·e·s de l’eau et de la terre motivent les jeunes à s’impliquer dans la résistance. La figure symbolique du martyre Daniel Pedro Mateo rappelle que les attaques des minières et des projets hydroélectriques demeurent des plus alarmantes.


[1L’expression guatémaltèque mano dura désigne une personne affiliée au Parti patriote, qui était au pouvoir pendant les années les plus violentes du génocide et dont le slogan est la « main ferme ».

[2Les victimes de criminalisation sont souvent accusées des délits les plus sérieux, ne permettant pas leur liberté conditionnelle. Les crimes de terrorisme, enlèvement et séquestration sont souvent utilisés, car ils peuvent donner lieu à une peine plus longue.

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