Biopolitique de l’enfance

No 64 - avril / mai 2016

Biopolitique de l’enfance

Si le mot paternalisme fait partie de l’artillerie critique du féminisme, évoquant l’infan­tilisation dont les femmes font l’objet, il paraît encore plus pertinent dans le cadre d’une critique de la condition des enfants. Ces derniers ne sont-ils pas, en régime patriarcal, les enfants du père ?

Dans son essai La domination adulte. L’oppression des mineurs, Yves Bonnardel se livre à une « critique de [la] construction sociale moderne de l’enfance ». En s’appuyant sur les penseurs de libération de l’enfance ayant émergé surtout dans le climat libertaire post 68, tels John Holt et Catherine Baker (penseuse du unschooling), puis en s’inspirant des théoricien·ne·s d’autres systèmes de domination, notamment les théoriciennes féministes telles que Shulamith Firestone, Christine Delphy (qui signe la préface) et Colette Guillaumin, l’auteur propose une solide réflexion sur la condition de l’enfance, qui deviendra probablement une référence en la matière.

Traitant principalement des luttes pour la libé­ration des enfants, puis de la condition des enfants, de la fabrication de l’enfance ainsi que de l’éducation et du travail, l’ouvrage est richement documenté, relayant même certains textes émanant des groupes d’émancipation des mineurs par eux-mêmes. À ce titre, il constitue une excellente introduction à la question.

Naturalisation de l’enfance

Parmi les pistes les plus intéressantes sur lesquelles nous engage l’auteur, il y a d’abord celle du mot enfant lui-même, posée en lien avec la question des droits. « […] la Convention [des droits de l’enfant] définit dès son premier article le mot enfant : “tout être humain âgé de moins de 18 ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt”. Elle dit enfant pour la galerie, elle pense clairement mineur. » Ce n’est certainement pas la première fois dans l’histoire que l’on confond catégorie sociale et nature, comme le faisait remarquer Nicole-Claude Mathieu déjà en 1971 : « Les mineurs (fait juridique) sont précisément tels parce qu’ils sont enfants (ce qui est censé correspondre à un fait biologique). »

Les enfants sont donc définis par un statut juri­dique, dont le prototype semble bien être le nourrisson. Si ce dernier est certes impuissant à bien des égards, cette condition ne dure assurément pas 18 ans. Arnaque conceptuelle, « l’enfance telle qu’on la connaît, telle qu’on l’imagine et qu’on la construit » relève de l’idéel et a très peu à voir avec la diversité des conditions réelles auxquelles le terme est censé référer. D’autant que les usages de l’âge ont connu moult variations historiques. Aussi, il apparaît que « ces droits de l’enfant sont » dans les faits « une digue érigée contre l’exigence de libération des enfants ». Et comme toute catégorie sociale, celle-ci est produite par les institutions. On devrait donc parler de minorisation des individus de moins de 18 ans. Et cette minorisation est un dispositif nécessaire à la domination adulte.

Eu égard à diverses études antérieures, celle-ci bénéficie des grilles d’analyse de plusieurs mouvements contemporains, au premier chef le féminisme. Cela n’est pas fortuit : à l’instar du couple homme-femme, le couple adulte-enfant est lui aussi construit depuis un rapport instauré par un sujet qui se pose comme dominant en regard d’un second et qui, en coupant ce dernier du pouvoir, en fait un dominé. Cette dialectique est étayée sur une idéologie – l’idéologie de l’enfance – qui le justifie : « La domination tient au pouvoir des maîtres, et non pas à la nature du dominé. » Car la condition de dominé n’est pas naturelle : « le rapport adulte/enfant est un rapport social : l’idée d’adulte n’existe que par celle d’enfant et réciproquement. » En l’occurrence, cette relation d’interdépendance est doublée d’une appropriation ; c’est là une caractéristique qui, encore une fois, assimile l’enfance à la condition féminine, les femmes et les enfants ayant été historiquement appropriés par un patriarche, chef de famille. Aussi le rapport adulte-enfant est-il entaché de pater­nalisme et c’est bien celui-ci qui infantilise, confinant les mineurs à un « statut d’infériorité sociale générale, d’incapacité légale, de subordination, d’appropriation », comme l’écrit Christine Delphy en préface.

Cette infériorité est le plus souvent justifiée par l’état de « dépendance ». Pourtant, quelle disparité entre le nourrisson, le bambin de 6 ans et la jeune personne de 16 ans, tous juridiquement considérés comme « enfants » ! Peut-être faudrait-il entendre ici « enfants de », car c’est bien de ça qu’il s’agit, les enfants étant considérés comme possessions de l’unité familiale, dirigée par le père, ce qui trahit le rapport d’appropriation. Ce que les enfants ont en commun, c’est certainement d’être appropriés et de n’avoir aucun pouvoir juridique. L’enfance est indubitablement une identité politique, qui ne recoupe, en fait, aucune idée uniforme autre que celle de n’avoir pas encore 18 ans.

Pour justifier sa sujétion, on dit des enfants qu’ils sont irraisonnés, déraisonnables. Certes, l’humain ne naît pas doté de raison. Mais la raison ne lui apparaît pas non plus le jour de ses 18 ans ; elle s’acquiert, et, à mesure qu’elle s’acquiert, l’enfant est apte à affronter divers problèmes à sa mesure, beaucoup plus que ce qu’on lui concède actuellement.

Droits des enfants

Une autre piste concerne les incohérences entre la Convention internationale des droits de l’enfant et les diverses chartes des droits humains. « La protection des jeunes pourrait tout à fait être garantie, tout du moins dans une mesure similaire, par ces mêmes droits qui protègent les adultes. […] Ces droits humains protègent […] plus efficacement les individus de la violence physique, du vol, de l’abus de confiance, de la contrainte et des abus sexuels, etc., que l’absence de droits qu’institue le statut de mineur. » Ainsi, il semble bien que les droits spécifiques liés à l’enfance servent davantage à « verrouiller leur sujétion et leur soumission au monde adulte ».

Parmi ces droits, un principe de bon aloi veut que nous interdisions aux enfants le droit au travail. Mais au nom de quoi les en priver ? Si, comme pour tous les travailleurs·euses, c’est de l’exploitation que l’on veut les protéger, il y a déjà des structures pour ça. Cette question du travail des mineurs révèle en outre à quel point la domination adulte qui mène le monde est clairement occidentale. Non seulement l’interdiction est-elle factice puisque dans les faits, il y a bel et bien des enfants qui travaillent, mais plus encore, dans certains pays, leur participation est nécessaire. Il en est de même dans les pays du Nord où subsiste de la pauvreté : « De nombreux mineurs travaillent aussi dans les pays riches. […] Il s’agit généralement d’enfants de milieux pauvres qui doivent aider à la subsistance en famille ; il s’agit aussi de mineurs qui s’enfuient des structures qui leur sont imposées et se retrouvent à devoir survivre par leurs propres moyens – et qui n’ont généralement, du fait de leur situation, d’autres solutions que l’illégalité et la clandestinité : la prostitution, le trafic de drogues, les ventes à la sauvette ou de menus services, le vol ou le racket. » Or c’est l’absence de droits reconnus qui pave la voie à l’exploitation. Dans certains cas les mineurs sont même privés des profits de leur travail, celui-ci étant considéré comme simple participation à l’économie familiale. Mais « nos sociétés du Nord ne sont certainement pas prêtes à reconnaître aux mineurs une possibilité d’autonomie matérielle. L’argent est le nerf de la guerre, la dépen­dance matérielle des jeunes est au cœur du dispositif d’enfance ». Pourtant, il faut bien voir qu’à certains, le travail n’est pas interdit : les sportifs, les musiciens, les jeunes comédiens… Il arrive donc qu’on reconnaisse ce privilège. Aussi bien dire que le travail est acceptable lorsque l’élite brille, mais qu’il doit être maintenu au noir, au secret pour les autres. Au vu de la diversité des situations, il apparaît qu’il serait plus souhaitable de lutter contre l’imposition du travail, mais pour l’accès au travail, pourvu qu’il soit reconnu.

Au-delà du travail et de l’éducation, dont traite largement Bonnardel, un autre enjeu important, la sexualité, reste très peu abordé. « Nous savons qu’ils peuvent éprouver des désirs et des plaisirs sexuels dès le plus jeune âge, mais le présupposé d’une innocence enfantine règne aujourd’hui en maître et permet la répression et le déni d’une sexualité active » ; voire, du fait de la situation inféodée des enfants, ce présupposé est aussi celui qui met la table aux abus. « Tant que les mineurs restent sous la coupe des majeurs […], il reste illusoire d’imaginer qu’ils et elles puissent développer tranquillement une sexualité » et résister, par le fait même, à celle qui peut leur être imposée.

En conclusion, l’auteur rappelle que ce « “système âgiste” est un système de domination aussi fondamental que les systèmes spéciste, sexiste, raciste ou de classe avec lesquels il est étroitement imbriqué ».

Check ton privilège !

Parce qu’il faut en finir avec toutes ces dominations (hétérosexistes, racistes, classistes, âgistes), il importe de réfléchir à la condition des enfants – et à la domination adulte, laquelle est rarement nommée comme telle. Tandis que les questions de classe, de race et de genre et les discriminations qui leur sont liées sont amplement documentées, la domination qui repose sur l’« adulterie » reste à instruire. Tenir compte des voix des mineurs et les intégrer à la vie sociale et politique bouleverserait bien des choses, certainement. Cela bouleverserait précisément une structure organisée au bénéfice des détenteurs de pouvoir, le plus souvent des hommes, le plus souvent blancs, le plus souvent riches, mais toujours des adultes – quel que soit leur sexe, leur couleur de peau, leur classe sociale...

Chose certaine, « les luttes pour un monde plus juste et plus solidaire doivent prendre aussi pour objet la question de l’enfance ». Et il se pourrait bien que ce qu’elle menace ne soit pas seulement l’adulterie, mais aussi l’institution qui la configure : la famille. À ce chapitre, il faudrait remettre en question nos usages contemporains de fétichisation des enfants, qui les instrumentalisent et nient leur subjectivité. De même que les représentations que l’on en fait, notamment à travers le langage, qui ne cesse de le dessiner en incompétent, en insuffisant : « l’adulte prend son temps, l’enfant lambine, l’adulte pleure, l’enfant pleurniche. »

Bonnardel n’apporte pas de pistes de solutions très concrètes. Son essai n’est pas un programme politique ; il tient plutôt du manifeste. N’empêche, on se trouve devant une utopie inspirante qui donne par ailleurs le goût de retourner lire Christiane Rochefort qui, dans ses romans aussi bien que dans un essai, s’est faite l’ardente défenseure des droits des enfants.

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