L’union des voix malgré tout

No 65 - été 2016

Militance féministe post-printemps arabe

L’union des voix malgré tout

International

Les soulèvements du « printemps arabe » ont engendré diverses transformations politiques, notamment le renversement des dictatures en place. Une fois l’euphorie passée, la complexité de la transition démocratique et le renforcement de mouvances intégristes participent à produire des espaces publics fragmentés, désordonnés, mais aussi ouverts sur de nouveaux horizons.

Ainsi, dans des lieux caractérisés par l’instabilité et l’insécurité, le deve­nir des groupes minorisés, notamment celui des femmes, demeure largement incertain. Néanmoins, avec la libération de la parole contestataire, il serait possible de penser qu’un certain imaginaire révolutionnaire s’est mis en route.

Cela a permis la mise en visibilité de nouvelles expressions contestataires encouragées, par ailleurs, par une déception croissante vis-à-vis le politique institutionnalisé. Par exemple, le nombre de groupes sur les réseaux sociaux défendant les droits des femmes dans le « monde arabe » a non seulement augmenté, mais des sujets jusque là tabous tels que le harcèlement sexuel, la violence conjugale ou la loi islamique, y sont de plus en plus débattus.

UWAW

Dans l’optique de cerner ces nouvelles expressions contestataires, je me suis intéressée à The Uprising of Women in the Arab World (UWAW). Il s’agit d’un collectif des droits des femmes issues du « monde arabe ». Ce collectif féministe vit le jour à travers la création d’une page Facebook, quelque temps après les évènements du « printemps arabe » en 2011. Le principe de cette page Face­book est de se prendre en photo avec une pancarte expliquant pourquoi la/le membre soutient le soulèvement des femmes dans le « monde arabe ».

Les revendications du collectif sont très variées, voire parfois contradictoires. Elles vont de la liberté de disposer de son corps, soit le voiler ou le dénu­der, au droit de disposer de son argent en s’affranchissant du tutorat masculin, en passant par l’égalité juridique ou encore l’égalité politique.

On trouve aussi des revendications de l’ordre de la dénonciation de l’Occident, notamment son appui tacite à l’occupation israélienne des territoires pales­tiniens, ainsi que la domination d’un féminisme occidental mainstream blanc, bourgeois, antireligieux qui se pense l’unique détenteur de la signification de la modernité et voit systématiquement dans le port du voile une forme d’oppression et d’anti-modernité.

En ce sens, ce collectif féministe pourrait être perçu comme une sorte de fourre-tout qui renvoie à des sensibilités politiques multiples sans lien apparent entre les unes et les autres, mais qui néanmoins arrive à articuler une identité collective commune avec un lieu commun. Mais alors, comment s’opère cette mise en relation d’identités politiques différentes ? Comment est produit ce « commun féministe » ? C’est ici que la pensée du théoricien politique Ernes­to Laclau peut nous être utile.

Le « populisme populaire (féministe) »

Né en Argentine dans les années 1930 et décédé en 2014, Ernesto Laclau est probablement le penseur qui a décloisonné la compréhension du populisme. Ses réflexions se développent à partir d’une pensée marquée par le tournant linguistique en sciences sociales qui prend cours dans les années 1970. Une pensée qui stipule que les discours et les textes devraient être analysés comme des lieux qui articulent diverses revendications sociopolitiques. Dans ce cadre-là, Laclau propose une lecture discursive (basée sur les discours) nuancée et réinventée de la notion de populisme loin des significations péjoratives et droitisées que l’on attache traditionnellement à ce terme.

S’appuyant sur les cas Marine Le Pen, Jean Luc Mélenchon, Silvio Berlusconi ou encore Hugo Chávez, sans oublier Podemos et Syriza, l’auteur de La Raison populiste porte à notre attention que « le populisme peut être autant dangereux que populaire, et donc émancipateur ». Ainsi, des termes comme égalité et justice peuvent être mobi­lisés autant pour construire collectivement, ce qui est par exemple le cas de formations politiques de gauche radi­cale telles Pode­mos ou Syriza, que pour détruire collectivement, ce qui est le cas des mouvements et groupuscules d’extrême droite qui carburent à la xénophobie. Tout dépend donc du contexte discursif dans lequel le populisme est pratiqué et à quelles fins. C’est ce que l’auteur argentin appelle hégé­monie.

On retient alors de cette conception le caractère mouvant du populisme et de ceux qui le pratiquent, soit les collectifs populistes/populaires. Ces derniers n’auraient alors ni identité ni essence qui précéderaient leur constitution. Autrement dit, on ne déci­de pas d’emblée de créer une organisation populiste. C’est plutôt l’assemblage d’identités multiples, captées sur fond de contestation, qui les fait émerger en tant que tels.

On a justement vu au sein du collectif UWAW une multiplication des voix et des prises de parole se développer pour faire de celui-ci un collectif populiste.

Dissolution des différences pour se rallier contre le patriarcat

Les réalités arabes, eu égard au niveau de religiosité et aux avancées des droits des femmes notamment, sont très variables d’un pays à un autre. Certaines lois provenant de la Sharia’a islamique ne s’appliquent pas à l’ensemble des pays du « monde arabe ». Par exemple, si certains pays tels que l’Égypte et la communauté chiite du Liban autorisent le mariage temporaire, d’autres l’interdisent formellement. Ainsi, le « monde arabe » n’est pas un ensemble monolithique. Les modalités de contrôle des corps des femmes s’y manifestent différemment, d’un pays à un autre, puisqu’elles s’articulent au contexte dans lequel elles s’insèrent. Par conséquent, être une femme en Tunisie ne signifie pas la même chose qu’être une femme en Arabie saoudite. Néanmoins, pour étoffer le contenu du discours UWAW et lui donner de la chair, les différentes identités et sensibilités ont besoin de se joindre pour constituer une force collective, un nous.

Comment ? À travers un imaginaire commun, une sorte d’idéal arabe fantasmatique, manqué, qui n’a jamais été atteint dans les réalités empiriques. Il constitue davantage un horizon. Un horizon nécessaire pour enclencher et entre­tenir la contestation et la mobilisation collective. Cet imaginaire commun permet la condensation de toutes les revendications féministes dans un contenu commun en mettant en équivalence les injustices genrées, existant dans les différents pays arabes, pour donner forme à un lieu de discours qui s’adresse à un corps arabe qui, s’il n’est pas homogène, serait unifié.

Oui à l’inclusion ! Mais dans des limites…

On comprend de l’explication de Laclau que les collectifs populistes/populaires sont une constellation de diverses demandes et diverses identités qui ont été ignorées par le cadre institutionnel – l’État. L’aveuglement de ce dernier face aux revendications populaires engendre une déchirure dans l’espace social. Une déchirure qui divise l’espace social en deux camps adversaires, soit un nous – le « peuple », en l’occurrence les femmes dominées, dépouillées de leurs droits –, et un eux autres – l’élite qui dirige et légifère, incarnée dans le « pouvoir patri­arcal » ainsi que dans le « libre marché » qui norme les corps des femmes selon une logique de domination et d’aliénation bien ancrée. Le nous se devant alors de résister au eux autres, le camp du pouvoir et de l’injustice.

Mais pas que, puisque le eux autres peut aussi regrouper un élément interne jugé comme incompatible avec les normes culturelles arabes, soit par exemple la lesbienne arabe. En effet, cette catégorie sexuelle est absente du discours féministe UWAW. L’homosexualité féminine semble être une identité bien trop subversive pour être intégrée dans le contenu du discours. Elle ne peut donc prétendre à faire partie de l’hégémonie puisqu’elle est entièrement contre-hégémonique. Elle n’a pas sa place au sein du nous. Elle sera dès lors exclue du commun féministe The Uprising of Women in the Arab World.

L’invisibilité de toute autre identité de genre témoigne que les identités féministes au sein d’UWAW opèrent largement dans un cadre hétéro-normatif qui n’est pas encore remis en question dans le discours contestataire féministe arabe. Ainsi, le nous est inclusif, mais dans les limites des fondements culturels des sociétés arabes.

Un bilan peu flatteur, mais…

Des années se sont écoulées après le printemps arabe, et ce dernier semble avoir été confisqué par les forces militaro-religieuses. Les femmes en sont les principales victimes. Dans des sociétés aux prises avec la violence et le chaos, elles sont achetées, vendues, violées et déshumanisées. The Uprising of Women in the Arab World est loin de constituer une force solide capable de remédier concrètement à cette situation désastreuse. Néanmoins, ce collectif s’inscrit dans un discours féministe arabe contestataire émergent.

Se distinguant d’un féminisme arabe institutionnalisé, élitiste, largement soumis aux pouvoirs dictatoriaux dominants, UWAW participe à déstabiliser les rapports symboliques du pouvoir patriarcal en rendant visibles des sensibilités féministes qui n’avaient pas voix au chapitre. En ce sens, ce collectif contribue au ré-enchantement de la mobilisation citoyenne, condition sine qua non d’une transformation sociale à long terme.

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