Le travail invisible, angle mort des luttes sociales ?

No 78 - février / mars 2019

Sous la loupe

Le travail invisible, angle mort des luttes sociales ?

Vous vous souvenez peut-être de la bande dessinée Fallait demander, publiée il y a un peu plus d’un an sur Facebook. La bédéiste Emma y abordait l’épineux sujet de la charge mentale, qui réfère au fardeau cognitif que portent beaucoup de femmes qui doivent « penser à » et s’assurer que « tout soit fait » à la maison. S’il ne s’agit pas d’un problème récent, il doit toutefois être élargi et examiné à nouveau par les mouvements féministes et progressistes.

En s’appuyant sur des exemples vécus, la bande dessinée rendait visible ce qui est, la plupart du temps, imperceptible : commander le panier de fruits et légumes, ajouter un produit sur la liste d’épicerie ou prendre rendez-vous pour les vaccins du bébé. Et c’est bien l’une des caractéristiques principales du travail invisible : il demeure bien souvent insaisissable, tellement ses formes et ses gestes sont inscrits dans les codes sociaux et dans la banalité du quotidien. Pour en tracer les frontières, nous pourrions dire qu’il s’agit de l’ensemble des activités par lesquelles la vie humaine est produite et reproduite, tant biologiquement que socialement. Ce travail invisible est généralement accompli par les personnes occupant les positions les moins privilégiées dans l’« échelle sociale » : les femmes, bien sûr, mais également les personnes racisées, immigrantes, sans statut, précaires ou moins scolarisées.

Bien avant nous, d’autres générations de féministes ont tenté de le problématiser. Les pionnières de la « première vague », au début du 20e siècle, ont vu dans le travail maternel et conjugal une réelle contribution des femmes à la société. Elles se sont appuyées sur la somme de ces tâches pour demander une reconnaissance sociale, juridique et politique, notamment à travers le suffrage féminin. Au tournant des années 1970, une nouvelle génération de militantes a ressaisi l’enjeu du travail ménager, l’inscrivant cette fois dans des rapports patriarcaux, capitalistes et raciaux. Si certaines d’entre elles ont réclamé un salaire pour ce travail, d’autres ont fondé des garderies populaires et revendiqué des réformes pour tenter de mieux répartir sa charge à l’échelle de la société. Durant toute la décennie, et jusqu’au début des années 1980, un large débat autour de ces questions a secoué tous les milieux progressistes québécois, sans toutefois en arriver à un consensus sur les moyens à adopter.

L’enjeu du travail invisible a été progressivement délaissé à mesure qu’une majorité de femmes intégrait le marché de l’emploi au cours des années 1980. On avait alors parié que, conséquemment, les hommes assureraient leur part dans la sphère domestique et que l’État mettrait en place des services pour décharger les femmes de leurs responsabilités familiales. Or, trente ans plus tard, ce renversement ne s’est pas produit. Le taux d’activité chez les femmes a dépassé les 50 % au moment même où une importante crise secouait l’économie québécoise et canadienne. Ce contexte a permis de justifier la mise en place de mesures néolibérales pour réduire l’engagement de l’État dans plusieurs milieux liés à la « reproduction sociale », dont l’éducation, la santé et les services sociaux. Les conséquences ont été particulièrement importantes pour les femmes puisqu’elles forment la majorité de la main-d’œuvre dans ces secteurs d’emploi et sont également plus nombreuses à avoir recours aux programmes sociaux.

Il faut ajouter que le néolibéralisme et la mondialisation ont donné lieu à une profonde réorganisation du travail, incluant une externalisation importante du travail de reproduction. Alors que les usines se sont déplacées vers l’Amérique latine ou l’Asie, de nombreux ménages nord-américains ont eu recours à une main-d’œuvre précaire, racisée, immigrante ou migrante provenant de ces continents pour se libérer de certaines tâches. Plusieurs théoriciennes parlent de « chaîne mondiale du care » pour caractériser ce mouvement. Une collègue m’a un jour demandé : « Crois-tu que si les chercheuses féministes parlent si peu du travail ménager, aujourd’hui, c’est parce qu’elles ont engagé d’autres femmes pour faire le ménage chez elles ? » Je vous laisse y répondre.

Plusieurs décennies après l’émergence des débats féministes sur le travail ménager, le constat est donc accablant : loin d’avoir été pris en charge collectivement, le travail invisible se voit plutôt distribué selon des arrangements privés et individuels et il est plus que jamais traversé par des rapports de pouvoir, notamment liés au genre, à la classe sociale, à la « race » et au statut. Les luttes et les résistances, lorsqu’elles ont eu lieu, ont été plutôt fragmentaires et défensives, à l’exception de certaines coalitions [1]. Peu de mobilisations ont permis d’envisager le travail invisible dans sa globalité, des tâches effectuées à la maison jusqu’aux programmes d’immigration, en passant par les services publics et le milieu communautaire. Face à ce constat, je propose trois pistes de réflexion et d’action : refuser la coupure entre production et reproduction ainsi qu’entre sphère privée et sphère publique ; conséquemment, concevoir des luttes sur ces multiples fronts ; rendre nos mouvements sociaux « autoreproducteurs » afin qu’ils tiennent compte des besoins de leurs propres militant·e·s et des aspects liés à la reproduction humaine.

Refuser la coupure

La séparation entre la production et la reproduction et entre les sphères privée et publique s’appuie sur une organisation du monde par les puissant·e·s. La répartition du travail de care renvoie à l’irresponsabilité des privilégié·e·s qui ont la capacité de déléguer le fardeau de leur propre reproduction à d’autres et qui peuvent établir une coupure entre ce qu’ils et elles considèrent comme étant du travail et le « non-travail », ou entre les enjeux publics « universels » et les préoccupations « privées et particulières ». Or, comme le souligne Valérie Lefebvre-Faucher, « [l]es gens coupés du monde ne peuvent pas en prendre soin. Comment pourraient-ils le nommer, le diriger ? Ceux qui n’ont pas peur ne peuvent pas décider de nos hôpitaux, de nos maisons, du sort des rivières et des forêts [2] ». Les politicien·ne·s connaissent bien cette coupure : nous les voyons partout pour inaugurer un nouveau stade sportif ou charmer les investisseurs, mais nulle part pour empêcher l’éviction de locataires ou prêter main-forte aux infirmières surmenées.

Les sociologues Elsa Galerand et Danièle Kergoat soutiennent qu’en raison des positions que les femmes occupent dans la division sexuelle du travail, elles entretiennent un rapport particulier à celui-ci : qu’il soit professionnel ou domestique, rémunéré ou non rémunéré, productif ou reproductif, marchand ou non marchand, il constitue un tout, à l’inverse des hommes qui dissocient travail et hors-travail [3]. Ce travail forme, pour elles, un continuum de gestes, de tâches, de caractéristiques, de qualités et de comportements attendus, qui structure l’ensemble de leur vie. Cette continuité se manifeste non seulement dans le difficile passage de la sphère privée à la sphère publique, mais aussi dans la porosité entre ces espaces. Les métiers traditionnellement féminins se voient déterminés par les comportements attendus des femmes dans la sphère domestique, et les préoccupations familiales et domestiques des femmes affectent leur rapport à l’emploi.

Lancer un troisième front ?

En 1968, Marcel Pepin, alors président de la CSN, lançait le projet d’un « deuxième front » afin que les syndicats s’engagent simultanément dans le travail salarié et dans les luttes sociales. Au cours des années suivantes, plusieurs féministes ont interpellé les centrales syndicales pour qu’elles tiennent davantage compte des responsabilités familiales des femmes, qui marquent également leur rapport à l’emploi et leur capacité à se mobiliser. Cette critique, encore actuelle, pourrait s’adresser à plusieurs mouvements sociaux qui se sont constitués pour lutter sur des enjeux précis et bien délimités [4], en adoptant un modèle de militantisme auquel seul·e·s les plus privilégié·e·s peuvent répondre : ceux et celles qui ont du temps, des moyens financiers ou logistiques et quelqu’un·e à la maison pour tenir le fort pendant leur fin de semaine de formation syndicale dans un hôtel, par exemple.

Cinquante ans plus tard, il serait temps de réfléchir à un troisième front qui serait celui du travail invisible, peu ou pas rémunéré, réalisé par les femmes et par les personnes précaires, sans statut, immigrantes ou racisées. Pour reprendre les mots de Valérie Lefebvre-Faucher, « [s]’intéresser à la catégorie générale de la reproduction replace tout de suite à l’avant-scène les actions et les préoccupations prioritaires de l’humanité qu’on nous demande le plus souvent de faire passer en second [5] ». Selon Galerand et Kergoat, l’indissociabilité des sphères qui s’impose aux femmes – et à bien d’autres personnes moins privilégiées, ajouterais-je – serait constitutive d’un rapport potentiellement subversif à la société salariale, précisément parce qu’il permet d’envisager des luttes pour la reconnaissance des tâches traditionnellement féminines simultanément sur les deux fronts du travail salarié et du travail domestique.

La mobilisation pour la rémunération des stages, menée par les Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE), a le mérite d’élargir ces sphères en considérant également le travail intellectuel des étudiant·e·s et celui des stagiaires non rémunéré·e·s, qui s’inscrivent dans ce même continuum du travail invisible. Nous devons donc concevoir des mobilisations qui tiennent compte de ces divers espaces et qui permettent d’ouvrir des portes entre ceux-ci. C’est notamment à travers cette continuité que nous parviendrons à radicalement remettre en question les rapports de pouvoir qui sous-tendent le capitalisme, l’hétéropatriarcat, le racisme et le colonialisme.

Bâtir des mouvements sociaux autoreproducteurs

Considérer la continuité entre privé et public, entre intime et politique ou entre militantisme et reproduction, tel que je le propose, implique également de revoir la façon même dont nous luttons. À quoi bon organiser une assemblée en soirée sans service de garde, si cela exclut de ce fait tous les parents ? C’est à la philosophe et militante féministe Silvia Federici que nous devons le concept de self-reproducing movements. Elle soutient que chaque mouvement social devrait s’intéresser à la reproduction de ses propres membres, et non seulement à la production d’analyses ou à l’organisation de manifestations. Nos mouvements doivent donc mettre leur propre reproduction à leur agenda en créant des formes de soutien pour que nous n’ayons plus à choisir entre assister à une assemblée ou nous occuper de nos enfants, entre consoler un·e ami·e et élaborer un projet politique.

Il faut s’intéresser à la pensée et aux luttes qui émergent « quand on a les mains dans le mucus et la saleté, quand on tient dans ses bras une personne souffrante [6]. » Les mobilisations les plus subversives sont celles qui parviennent à reconnecter la vie quotidienne et la politique. J’ai en tête, par exemple, l’organisation des zapatistes en communes qui prennent en charge non seulement leur propre pouvoir face à l’État, mais aussi les besoins humains de leur communauté : s’éduquer, être en santé, avoir accès à des terres, à de la nourriture et à de l’eau. À plus petite échelle, nous pouvons penser aux initiatives de soutien pour les familles réfugiées, aux jardins communautaires, aux coopératives d’habitation, à certaines expériences de justice transformatrice ou aux réseaux de soutien dans les milieux queer. Quand je m’imagine le « militant générique », j’aimerais moins souvent avoir en tête un barbu dans la vingtaine portant un keffieh qu’une femme âgée préparant un plateau de muffins pour emmener au potluck de la coop. Nous devons considérer la vulnérabilité, la tristesse, la faim, la maladie, la souffrance ou la mort dans notre militantisme, plutôt que de les vivre en marge, pour bâtir enfin de réelles communautés de solidarité basées sur l’interdépendance.

* * *

La notion de travail invisible nous invite à prendre un temps d’arrêt pour revoir comment nous menons nos luttes et surtout nos vies. Dans certains mouvements féministes et progressistes, les problèmes liés à ce travail ont souvent été pris comme une série d’enjeux détachés les uns des autres. Dans un même lieu, comme l’hôpital, le travail est organisé de façon à ce que chaque corps de métier, chaque patient·e, chaque famille, se mobilise uniquement pour ses propres intérêts. À l’occasion d’une grève dans les centres de la petite enfance l’été dernier, des parents se désolidarisaient des éducatrices et leur reprochaient de nuire à leur propre emploi en cessant de s’occuper des enfants. Lors de la dernière grève des enseignant·e·s, des parents les accusaient de « prendre leurs enfants en otage ». Ces conflits permettent de poser la question du travail de reproduction, qui devient soudainement visible lorsqu’il cesse d’être réalisé et qu’il perturbe la production.

Il nous reste à bâtir des liens entre tous ces gens, au-delà des intérêts individuels ou corporatistes. Avec l’ouvrage collectif Travail invisible. Portraits d’une lutte féministe inachevée, nous avons tenté de coudre ces fils entre plusieurs formes d’activités qu’on voudrait nous présenter comme séparées et distinctes. Le travail familial des mères croise celui des proches aidantes et des aides familiales résidentes. Le travail domestique d’intégration des immigrantes côtoie celui des militantes autochtones et des femmes racisées. Le travail non rémunéré des stagiaires rencontre celui des travailleuses du sexe. Les autrices – dont la pratique quotidienne, intellectuelle ou militante touche directement l’enjeu dont elles traitent – réussissent ainsi à faire revivre, tout en le renouvelant, un projet féministe oublié quelque part dans les années 1980 : politiser le travail invisible et exiger sa reconnaissance.

* * *

J’ai rédigé cet article dans mon salon, dans ma cuisine et à mon travail. Toutes les fois où je me suis assise pour écrire, j’ai été interrompue : par un appel de ma mère, par une collègue qui avait une question, par mon amoureux qui me demandait ce qu’on allait manger le soir ou par ma chienne qui réclamait d’aller au parc. Je pensais aux factures à payer, à mon prochain contrat de travail et au rendez-vous à prendre chez le dentiste. Et la vie est ainsi faite. Mais nous ne devrions plus sentir ce tiraillement entre notre responsabilité à prendre soin du monde et la volonté de le changer, que ce soit par un travail militant ou intellectuel. Si, dans nos luttes, nous ne considérons pas ce qu’il y a d’humain dans le monde, à quoi bon vouloir le transformer ?


[1Au Québec, nous devons souligner le travail de la Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics, créée à l’automne 2009 et réunissant plus de 100 organisations syndicales, féministes, communautaires, étudiantes et populaires. Néanmoins, cette coalition s’est surtout penchée sur les services publics, parapublics et communautaires.

[2Valérie Lefebvre-Faucher, « Les maisons ouvertes » dans Camille Robert et Louise Toupin (dir.), Travail invisible : portraits d’une lutte féministe inachevée, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2018, p. 182.

[3Elsa Galerand et Danièle Kergoat, « Le potentiel subversif du rapport des femmes au travail », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, n° 2, 2008, p. 67.

[4Dans le contexte de la grève de 2012, des militantes sherbrookoises souhaitant lutter à la fois contre la hausse des frais de scolarité et pour le féminisme s’étaient faites comparer, par un camarade, à des « poules pas de tête ». Cet exemple montre bien comment, aux yeux de plusieurs hommes, il existe une séparation et une hiérarchisation entre la lutte « principale » et les luttes « secondaires ».

[5Valérie Lefebvre-Faucher, « Les priorités cachées » dans Marie-Anne Casselot et Valérie Lefebvre-Faucher (dir.), Faire partie du monde : réflexions écoféministes, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2017, p. 143.

[6Valérie Lefebvre-Faucher, « Les maisons ouvertes », op cit., p. 172.

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