Gilets jaunes. La France en pleine confusion

No 78 - février / mars 2019

Gilets jaunes. La France en pleine confusion

Depuis le début du mois de novembre, les Français et Françaises manifestent pour faire annuler la taxe sur le carburant annoncée en début d’année par Emmanuel Macron. La lutte s’est depuis élargie et la question de la qualité de vie est maintenant au centre des revendications des Gilets Jaunes. Occupations des ronds-points dans des centaines de localités et manifestations dans les grandes villes de France tous les samedis depuis plusieurs mois : le mouvement s’étend et confond les commentateurs et commentatrices par la grande diversité des courants politiques qui le traverse.

Que signifie le fait que le samedi les violences policières et celles d’une partie de ces Gilets Jaunes (GJ) se répondent, dérapent, s’arrêtent le dimanche et recommencent le samedi suivant ?

Un bouillonnement inattendu dans ses formes et ses contenus semble avoir saisi l’Hexagone. Peut-on démêler cet écheveau lorsque ledit « mouvement des gilets jaunes » n’a pas de leader, n’en veut pas, dénonce les partis, les syndicats, les institutions, le système représentatif, le jeu politique classique, les médias, mais propose un catalogue de 42 revendications aussi mouvantes qu’un château de sable ? Ce mouvement cherche à se structurer, mais ne sait comment s’y prendre. Il ne parvient ni à mourir ni à grandir. Sa force véritable est sa durée : sa renaissance tous les samedis, ce qui mobilise les forces de police en alerte permanente. Macron et le gouvernement ne parviennent pas à enrayer cette crise sociale qui devient une crise politique inédite.

Les analystes et les commentateurs eux-mêmes sont à la peine. Pour certains, il s’agit d’une révolte qui pourrait (avec beaucoup de si) enclencher une révolution, pour d’autres ce n’est qu’un mouvement « poujadiste » qui fut un mouvement corporatiste de « petits commerçants » qui, de 1953 à 1958, a eu une certaine notoriété, traduisant leur exaspération devant la naissance du commerce de masse. Les médias ont été sensibles aux personnes en situation sociale précaire ayant peur de tomber dans la misère si elles ne pouvaient plus faire le plein de leur voiture pour aller travailler à cause de la hausse des taxes sur le carburant. Le gouvernement a fini par les annuler. Trop tard, les GJ étaient passés à autre chose.

Le gouvernement, pendant un temps, a couru après les GJ, mais il semble avoir abandonné pour entrer dans une politique de répression massive, à tel point que les juges commencent à penser que trop c’est trop, que des policiers se font mettre en arrêt maladie pour ne plus participer à la répression et que les syndicats de policiers en ont profité pour obtenir des avantages financiers importants !

Mais le comble est que, pendant ce temps, les écologistes ont réussi une démonstration d’une ampleur inégalée le 8 décembre et qu’une pétition pour lancer un procès contre l’État par quatre ONG pour inaction climatique a recueilli pratiquement 2 millions de signatures. Qu’un mouvement dans l’éducation nationale dit des « stylos rouges » est en train de déborder les syndicats traditionnels et que les avocats sont en grève. La France est en ébullition.

Un des aspects qui commence à s’éclaircir est la contradiction entre les institutions et les aspirations à contrôler sa propre vie. La France, pays jacobin, avait commencé une décentralisation en 1982 par la création de régions et une autonomie plus grande des administrations dans les territoires. Mais il y a eu à partir de la présidence Sarkozy un mouvement inverse qui s’est traduit par la volonté de supprimer à terme les départements et de vider de tous pouvoirs les petites communes. On note un mouvement de démission important de la part des maires et la volonté d’un très grand nombre de ne pas vouloir se représenter. L’Association des maires ruraux de France a, lors de son congrès de septembre, tiré la sonnette d’alarme sur la situation de désaffection de l’État dans les territoires ruraux et, le hasard faisant bien les choses, c’est devenu une des revendications des GJ. D’où beaucoup de commentaires de géographes sur l’opposition de plusieurs France : les grandes métropoles, la France périurbaine, la périphérie, la néo-ruralité, etc. Il existe une « confusion » géographique que traduisent bien les GJ : elles et ils n’ont plus le sentiment que l’État se comporte également envers les citoyen·ne·s. L’État favorise la métropolisation et crée des déserts de services publics. Cela est particulièrement sensible en ce qui concerne les hôpitaux : être malade au fond de la Creuse ou dans le 16e à Paris n’est pas du tout la même chose. L’« injustice sociale » est un des grands thèmes des GJ. Il est facile de comprendre pourquoi.

L’État ciblé


L’État est donc la cible prioritaire des GJ parce qu’ils pensent qu’il accentue les injustices entre les citoyen·ne·s : augmentation des taxes payées par tous et suppression de l’impôt de solidarité sur la fortunes, diminution de l’allocation logement pour les plus pauvres et continuation d’une politique d’aides massives aux grandes entreprises de l’ordre de 40 milliards par an. Derrière les revendications touchant au pouvoir d’achat se tiennent les injustices territoriales et sociales. Étonnamment, le mouvement des GJ a laissé de côté la question salariale. Il n’y a pas de revendication visant les « capitalistes » ; seuls l’État et Macron sont leurs cibles.

Pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que cette politique est promue par l’Assemblée nationale et donc par les député·e·s. De là un antiparlementarisme, une mise en cause de la représentation : on assiste à des attaques non seulement d’une préfecture (celle du Puy-en-Velay, dans le département de la Haute-Loire), mais également des permanences des député·e·s de la majorité, ce qui n’est pas sans rappeler les attaques de châteaux et des centres d’impôts dans les campagnes françaises au printemps 1789 ! D’où l’idée qu’il faudrait engager un processus de réforme de la constitution pour aboutir à une Assemblée constituante ! Cette idée est défendue par Éric Piole, le maire de Grenoble. Le gouvernement cherche plutôt à « refroidir » la situation en proposant de grands débats autour de certains thèmes : la vie quotidienne, la fiscalité, la pratique de la démocratie et la citoyenneté, l’organisation de l’État et des services publics. Le mouvement des GJ milite pour l’introduction d’un « référendum d’initiative citoyenne (RIC) », mais a dû mal à préciser ce qu’il entend par là.

Un mouvement diversifié


Les discussions vont bon train sur les ronds-points, mais les différents ronds-points n’ont pas les mêmes analyses et propositions. Aussi les GJ commencent-ils à chercher à se structurer à un niveau départemental, à se constituer en associations, mais tout cela demeure encore à l’état d’ébauche. Il faut dire que chez les GJ, certain·e·s découvrent l’engagement dans l’espace public et les problèmes d’écoute, d’échange et donc de disponibilité que cela demande, pendant que d’autres, vieux routiers des syndicats et de structures politiques (de la gauche radicale à la droite radicale), nettement plus opérationnels, cherchent à faire avancer leurs propositions.

En fait, le mouvement des GJ est traversé par l’ensemble des positionnements politiques, d’où sa richesse et ses confusions. Il est en période de « décantation » et de structuration. S’il se maintient dans le temps, il parviendra peut-être à des « formes » d’organisations novatrices en matière de démocratie interne et de prise de décisions. Pour l’heure, il balbutie et engendre beaucoup d’interrogations.

Personne n’a vu venir ni ne peut prévoir l’évolution et le débouché de ce mouvement. C’est le propre de ce qu’Hannah Arendt nomme un « événement », soit l’irruption dans l’espace public d’acteurs que personne n’attendait, pas même ceux qui s’y impliquent. Ils et elles sont maintenant en position de créer du nouveau ou de retomber dans de vieilles ornières. Leur grand mérite est d’avoir rouvert le champ des possibles.

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