Gilets jaunes. L’Imperium en acte

No 78 - février / mars 2019

Gilets jaunes. L’Imperium en acte

La crise des Gilets Jaunes naît d’une révolte contre la taxe sur les carburants qui est tout sauf écologique. Payer plus cher son carburant ne diminue pas l’utilisation des véhicules et n’améliore pas le transport en commun déficient, dont les lignes rurales de train supprimées par l’État. La mesure rapporte la somme de 5 milliards d’euros que les caisses de l’État perdent en supprimant l’impôt de solidarité sur les fortunes.

Le mouvement populaire se crée avec pour leitmotiv la défiance envers la classe politique et la volonté de s’auto-organiser. Manifestations gigantesques, occupation des ronds-points, le président réagit par une déclaration officielle à la télévision le 10 décembre 2018 pour reporter sine die la hausse de la taxe sur les carburants et déguiser l’augmentation de la prime au travail en augmentation du salaire minimum (SMIC). Cette augmentation doit être demandée par les personnes concernées, toutes les personnes travaillant au SMIC n’y ont pas droit et cette somme est défiscalisée, c’est-à-dire qu’elle n’améliore pas le fonds de retraite et ne contribue pas aux avantages sociaux.

Ce qui stupéfie la caste oligarchique et ses laquais, c’est l’intelligence du peuple. Quand le vase a débordé, le liquide est renversé, on ne peut plus revenir en arrière. Les élites économiques, politiques et médiatiques formées (plutôt formatées) par l’école bourgeoise traditionnelle confondent l’intelligence et la culture avec la mémoire, alors que l’intelligence est la faculté de comprendre les mécanismes et la culture la capacité de faire des liens historiques ou interdisciplinaires. C’est ainsi que le jeune loup aux dents longues et sa flopée de petits arrivistes affamés de prébendes qui forment La République en marche (LREM) sont totalement dépassés, car le peuple, à la différence des clones fabriqués par les écoles de commerce, les facultés de sciences économiques et autres Business Masters, réfléchit par lui-même, s’informe par lui-même et ne se contente pas d’ânonner les réponses du petit catéchisme économique. Comme les Révolutionnaires ont répudié le clergé, les Gilets Jaunes rejettent l’économisme.

Ce mouvement divers, de toutes les couleurs, tendances et contradictions, représente l’expression de la volonté générale et le pouvoir du peuple. Il forme ce que Frédéric Lordon a appelé Imperium à la suite de Spinoza [1]. On en dégagera ici trois types d’effets : sécuritaires, médiatiques et politiques.

Sécuritaires

La répression étatique fait appel à un arsenal complet : grenades lacrymogènes, fusils à balles de plastique (flashballs), matraques, techniques d’encerclement, canons à eau et même blindés. L’État et ses larbins médiatiques n’insistent que sur la violence (marginale) contre les biens ou contre la police et se taisent sur les violences policières nombreuses. Libération rapporte plus de 82 blessés graves ; David Dufresne (journaliste indépendant inscrit sur Twitter sous l’adresse @davduf) a recensé 290 violences policières avérées et dûment signalées en date du 14 janvier dernier. Pourtant, dans ses rares interventions publiques, le président français n’a de bons mots que pour les forces de l’ordre et ne mentionne jamais les blessé·e·s civil·e·s. LREM a même refusé d’observer une minute de silence à l’Assemblée nationale en l’honneur des personnes tuées ou blessées chez les Gilets Jaunes.

Depuis 2014, le code de déontologie de la police nationale n’exige plus que les forces de l’ordre garantissent les libertés individuelles et la République, mais plutôt le respect des lois et la défense des institutions et intérêts nationaux.

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, jette de l’huile sur le feu, accusant faussement les manifestant·e·s d’être complices de toute casse. Le premier ministre songe à ficher les manifestant·e·s. Comme en 2012 au Québec, le ministère de l’Intérieur envisage une loi anti-manifestation, contraire aux Droits humains universels. Un ancien ministre de l’Éducation, Luc Ferry, a même déclaré publiquement que l’armée devrait tirer sur les manifestant·e·s. On se dirige clairement vers la criminalisation de la dissidence.

Médiatiques

Avant le mouvement, les personnes qui militent au sein des Gilets Jaunes n’avaient jamais subi personnellement les foudres du parti-pris médiatique. Avec les « reportages » et « analyses » des premiers Actes (samedis de manifestations) du mouvement, les participant·e·s ont constaté l’ampleur des mensonges officiels : minimisation systématique du nombre de personnes présentes, négligence des endroits où les foules étaient les plus nombreuses, montée en épingle des incidents, glorification de la police, description outrancière du mouvement en épigones de l’extrême droite, ignorance des revendications, etc [2].

Si la dévotion des médias mainstreams québécois envers l’hégémonie néolibérale est connue, on est loin ici de la veulerie et de la servilité des médias nationaux français, dont les radios et télés publiques sont en fait des organes d’État, donc aux ordres du pouvoir.

Quelques exemples

1. Les médias parlent de 12 000 participant·e·s en tout et pour tout aux manifs du 29 décembre, relayant sans nuance les chiffres du ministère de l’Intérieur. Or, si on additionne les chiffres d’une même source pour 10 villes de province, on arrive à plus de 20 000. Quand la manifestation est nettement plus forte le 5 janvier, on parle alors de 50 000 manifestant·e·s au grand total (la liste d’une douzaine de villes, sans compter Paris, donne plus de 60 000) par opposition à 32 000 la semaine précédente.

2. Un sondage montre que Macron est à 28 % d’approbation le 9 janvier 2019. Sur toutes les chaînes, on jubile : le président est en nette remontée ! À la question qui demande si on souhaite que les Gilets Jaunes continuent : « seulement » 60 % sont d’accord, donc ils devraient rentrer chez eux. Pourtant, d’autres enquêtes parlent toujours de 75 à 80 % de la population qui appuie les revendications.

Mis à part des médias imprimés comme L’Humanité et Le monde diplomatique et des médias électroniques comme Médiapart et Le Media, il n’y a que les médias satiriques comme Le Canard enchaîné ou à la télé Le Quotidien qui portent un regard critique. En conséquence, les médias ont perdu toute crédibilité pour le mouvement.

Politiques

On peut se désoler que les plateformes des partis ne soient pas mieux connues. Celle de la France insoumise (FI) est le plus près du mouvement, mais on ne peut blâmer les Gilets Jaunes de s’en méfier. Le virage libéral de Mitterrand dans les années 1980 n’a rien fait pour redorer le blason de la « gauche », d’autant que l’échiquier s’est tellement déporté à droite qu’on n’y trouve plus, dans cette gauche déplumée, que le Parti communiste (PCF), la France insoumise (FI) et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). La plupart des Gilets Jaunes s’objectent à ce qu’on les instrumentalise. Ils refusent même une liste « Gilets Jaunes » aux élections européennes qui favoriserait Macron en diluant l’opposition.

Marine Le Pen, du Rassemblement national (RN), essaie de capitaliser sur la colère généralisée contre la classe politique. Elle est pourtant considérée par l’oligarchie comme la pièce de rechange ; les médias la mettent en avant lui attribuant une force qui n’est que l’autre face du phénomène Macron. Clairement du bord des riches, Le Pen s’oppose dans les faits à la majorité des revendications des Gilets Jaunes.

À gauche, Jean-Luc Mélenchon a tellement été diabolisé et harcelé par le discours hégémonique qu’il n’arrive pas à attirer la sympathie. Plus habile, François Ruffin (aussi de FI) va à la rencontre de ses commettant·e·s sur les ronds-points et leur offre du temps de parole. Il en fera un film. Par ailleurs, les parlementaires sont dans une situation intenable en soutenant la « démocratie » actuelle, donc la violence institutionnelle.

Dans ses discours, le président souffle le chaud et le froid. Au Nouvel An, il traite les gens de « foule haineuse », les accuse de ne pas faire assez d’effort et vante les mérites du modèle social français qu’il démolit allègrement [3]. Pour lui, la souveraineté du peuple s’exerce une fois tous les cinq ans, le jour du vote. Quant à la grande consultation qui s’est amorcée à la mi-janvier, Macron en définit les contours dans une lettre qui demande comment baisser les impôts et quels services publics couper. Pis encore, le président fait des ronds de jambe à l’électorat du RN en soulevant la question identitaire et les quotas d’immigration. Ce « débat » est déjà considéré par tout ce qui sait penser comme une sinistre farce.

La suite

Le mouvement suscite de nombreux constats. D’une part, la déroute des partis politiques, de l’autre, le déplacement du politique (les affaires de la cité) au centre des préoccupations. Il y aurait d’autres analyses à faire sur la question démocratique, la transition écologique, le rôle des syndicats, la participation des étudiant·e·s, l’impasse dans laquelle le système d’éducation se trouve, etc.

Signe des temps, le film Les Révoltés, un documentaire de Michel Andrieu et de Jacques Kébadian sur Mai 68, vient tout juste de sortir. Les ressemblances sont frappantes : même défiance envers les appareils politiques ou syndicaux, même volonté de s’organiser à la base.

Tout en conservant son fonctionnement horizontal, le mouvement des Gilets jaunes a besoin quant à lui de créer des structures de fédération et de dégager des analyses politiques partagées. Il faudrait déboucher sur une constituante, sinon la crise ne sera que reportée


[1Frédéric Lordon, Imperium. Structures et affects des corps politiques, Paris, La Fabrique, 2015.

[2Voir les 42 revendications des Gilets Jaunes qui ont été ni remises en question par le mouvement, ni relayées par l’État et les médias : fr.scribd.com/document/394450377/Les-revendications-des-gilets-jaunes.

[3Voir les vœux d’Emmanuel Macron pour la nouvelle année : www.youtube.com/watch ?v=aFGzGS7yBqg.

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