Exils africains au Col de Montgenèvre

No 76 - oct. / nov. 2018

International

Exils africains au Col de Montgenèvre

En France, dans le département des Hautes-Alpes, des militant·e·s viennent en aide aux centaines de migrant·e·s venu·e·s d’Afrique en quête d’une vie meilleure. Une mobilisation humaniste, politique et judiciaire.

Cette « nouvelle mer », silencieuse, errante, venue de loin, repartie si vite, revenue à nouveau et cela sans cesse, vagues apportées par une mer d’exil aux sombres couleurs de tempêtes, de vents violents et arides, de geôles et d’eaux mortelles, survivre pour vivre, mais où ?

Gendarmes, CRS, militaires, forces inutiles, ridiculisées par les sentes oubliées, les passages dérivés que prennent les « exilé·e·s ». Les « maraudeurs » se moquent des forces de l’ordre pour les conduire au refuge solidaire de Briançon (Hautes-Alpes). En un an, 4 600 personnes y ont ainsi été mises à l’abri. Emmanuel Macron a beau interdire à l’Aquarius, chargé d’exilé·e·s, sauvé·e·s de la noyade, de les débarquer dans un port français, ils/elles finiront par passer au col de Montgenèvre, à 1850 mètres d’altitude. Ces politiques de repli et de fermeture ne parviennent pas à endiguer les vagues migratoires. Il est impossible de tuer l’espoir !

Très peu restent à Briançon, leur mot d’ordre : « partir en avant », là où peut-être l’espoir existe encore. Parfois, la gare SNCF de Gap (Hautes-Alpes) devient africaine. La ville aussi où, au travers des rues, ces jeunes silhouettes si policées se glissent jusqu’à l’Hôtel départemental. Le Conseil départemental est très peu hospitalier malgré l’obligation de s’occuper des mineurs ; il est si avare avec eux, supprimant leurs tickets resto, alors qu’il alloue des sommes incroyables à l’aménagement de canons à neige !

Suite d’un long parcours labyrinthique. Dormir, mais où ? Univers éclaté fabriqué de bonnes volontés accueillantes, d’hôtels à moitié ou complètement borgnes, de centre hors ville où la police vous mène pour vous mettre à l’abri, manger au Resto du cœur, au Secours populaire, au Secours catholique, recommencer, tourner en rond ou partir plus loin « en avant ». Valence, Lyon, Versailles, l’Allemagne, l’Angleterre, etc. Avocats, juge pour enfants, procureur, préfet, évêque, ça s’agite, mais ça n’avance pas, le mal du pays, le mal d’être, les blessures pas seulement symboliques. Ça tangue comme en Méditerranée, jusqu’à l’écœurement, à la maladie.

Et puis à trop de conseils chaotiques : partez, restez, faites une demande de ceci, non de cela ils répondent « nous voulons seulement aller à l’école, apprendre pour nous rendre utiles, du calme nous voulons du calme, mais on nous donne la tempête, la violence de parcours incompréhensibles, le monde est si dur et nous sommes tombés dedans sans étoile polaire ». Alors, repartir, en avant, loin, à nouveau la gare africaine SNCF. Que de douleursinconnues de presque tous les habitants : au malheur des migrant·e·s certains ajoutent la haine, le mépris, désirent qu’ils·elles partent, loin, n’importe où, on ne veut pas les voir ! Sauf des fous et folles, de plus en plus nombreux·euses à la manœuvre de l’accueil, mais ceux·celles-là sont notre honneur.

Adieu migrant·e·s, nous allons essayer d’accueillir les prochains arrivant·e·s, vos frères, nos frères et nos sœurs de sang en attente d’humanité depuis si longtemps.

La France va-t-elle mettre en prison la fraternité ?

Le Conseil constitutionnel, à la demande de Cédric Herrou et de ses conseils, a rendu un avis sur le fameux « délit de solidarité ». Cédric Herrou, agriculteur dont la propriété jouxte la frontière italienne, a été de multiples fois poursuivi pour l’aide qu’il a apportée aux migrant·e·s. Or le délit de solidarité est en contradiction avec la devise républicaine et constitutionnelle qui proclame : « Liberté, Égalité, Fraternité ». La Fraternité est juridiquement le parent pauvre de la trilogie. Elle n’avait pas vraiment de pendant juridique. Dans un premier moment, l’avis de Conseil a été salué comme une victoire contre le délit de solidarité. Mais la réalité est plus complexe.


Ainsi, le 31 mai 2018 devant le tribunal de Gap avait lieu le procès des « 3 de Briançon », Eleonara, Bastien, Théo, une militante italienne et deux militants suisses, poursuivi·e·s pour aide à l’entrée irrégulière de migrant·e·s en territoire français. Le tribunal a renvoyé le procès au 8 novembre pour attendre l’avis du Conseil constitutionnel qui a été rendu le 6 juillet dernier. La presse s’est réjouie un peu vite et tout le monde croyait qu’après l’avis de Conseil, les poursuites allaient être abandonnées. Coup de tonnerre le 16 juillet, le procureur de Gap, annonce qu’il poursuit 4 autres militant·e·s : Lisa, Benoît, Juan, Mathieu. Les « 3 de Briançon » deviennent les « 7 de Briançon ». Ils risquent tous 5 ans de prison et 3 000 euros d’amende. Le procureur a lu attentivement l’avis du Conseil constitutionnel et a cru comprendre que le motif d’aide à l’entrée irrégulière sur le territoire français n’est pas invalidé, mais au contraire renforcé !


Il reste au procureur à prouver que l’entrée dans le territoire français était irrégulière. Tâche difficile, car les frontières de la France sont celles de l’espace Schengen et donc les personnes venant d’Italie sont, déjà de fait, en France ! En tout cas, le procès du 8 novembre 2018 s’annonce difficile pour le pouvoir, car avec 4 autres inculpé·e·s, la mobilisation va être encore plus forte que lors du procès des « 3 de Briançon ». Sur le plan juridique, sur le plan médiatique et surtout sur le plan du soutien populaire, la journée du 8 novembre 2018 s’annonce très chaude pour réclamer la fin des poursuites et la libération immédiate et totale des « 7 de Briançon ».

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