Chronique de la gauche des sept dernières décennies

No 76 - oct. / nov. 2018

Culture

Chronique de la gauche des sept dernières décennies

L’autobiographie est un exercice périlleux. Comment rendre inspirant le récit de sa propre vie, sans jamais verser dans la nostalgie, la pudeur excessive, la complaisance, voire le narcissisme ? Avec Un militant qui n’a jamais lâché (Varia, 2018), Paul Cliche y parvient-il ?

Avant de répondre, passons en revue le contenu du livre, subdivisé en trois parties. La première, qui s’intitule « De la grande noirceur à la Révolution tranquille », est celle qui révèle le plus de détails à propos de la vie personnelle de l’auteur. On y apprend les modalités de son éveil à la politique et à l’engagement social, lorsqu’il est étudiant dans les années 1950. Dès lors, sa sensibilité est inscrite à l’enseigne du libéralisme politique et de la social-démocratie émergente. Cliche décrit notamment sa haine viscérale envers l’autocrate Duplessis et son régime rétrograde.

On peut ressentir l’immense bouffée d’air frais qu’implique l’éclosion de la Révolution tranquille ainsi que l’importance des espoirs qu’elle suscite. Témoin privilégié de cette période, l’auteur la vit essentiellement comme journaliste, d’abord à L’Action catholique, puis à La Presse et, enfin, au Devoir. Son livre nous fait alors découvrir un second autocrate détestable, Claude Ryan, à l’époque où il dirige l’austère quotidien de la rue Notre-Dame.

La deuxième partie de l’ouvrage est non seulement la plus substantielle (170 pages), mais aussi la plus significative historiquement et la plus intéressante et pertinente, notamment sur le plan méthodologique. Sans elle, le livre aurait pu aisément verser dans le récit journalistique et idiosyncrasique, ou encore dans le commentaire politique. Heureusement, Cliche choisit plutôt de centrer son travail sur le terrain des mouvements sociaux et de certaines organisations sympathiques à ceux-ci (partis, publications progressistes, etc.).

L’analyse de l’évolution du mouvement syndical, de la fin des années 1960 à aujourd’hui, vaut assurément le détour. L’auteur se fait davantage sociologue, ancrant sa réflexion dans le momentum de la classe ouvrière, alors qu’elle est éprise d’idéaux de transformation sociale. Cliche a connu intimement ce mouvement, ayant œuvré à la Confédération des syndicats nationaux de 1968 à 1980 et y ayant conservé ses entrées par la suite. En cinq chapitres, il propose un portrait révélateur, à la fois stimulant et critique, du mouvement syndical québécois.

L’autre joyau de cette section est constitué par le récit des aventures de Paul Cliche dans l’arène municipale. Il analyse, à partir de ce cadre d’intervention, les premiers jalons crédibles de l’action autonome de la gauche sur le terrain électoral après le duplessisme. Il s’agit d’un pan méconnu de la vie de l’auteur, bien que déterminant dans son parcours politique. En outre, on y découvre les démêlés du politicien municipal avec un troisième autocrate détestable : le maire Jean Drapeau.

La dernière partie du livre est d’un intérêt inégal. S’il faut reconnaître la pertinence des chapitres 13, 14 et 15, relatant les jalons de la reconstruction de la gauche partisane au Québec, il en va autrement des deux derniers chapitres du livre. Ainsi, le chapitre 16 correspond ni plus ni moins à une histoire officielle de Québec solidaire (peu instructive), tandis que le 17e chapitre présente un caractère polémique et partisan, Cliche y adoptant la posture du militant QS de Mercier, prêchant aux solidaires la ligne juste sur un certain nombre de débats récents ayant agité le parti.

Avec cet ouvrage, Paul Cliche parvient à relever le défi du récit autobiographique. À travers son impressionnante expérience militante, on peut reconstituer la trajectoire historique qui, patiemment, façonnera peu à peu ce qui deviendra la gauche au sein (ou autour) de Québec solidaire aujourd’hui, du moins dans la dimension partisane et syndicale de sa genèse.

Thèmes de recherche Livres, Histoire, Politique québécoise
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