Des Affamés à La Chute de l’empire américain

No 76 - oct. / nov. 2018

Culture

Des Affamés à La Chute de l’empire américain

Variations cinématographiques sur l’effondrement de la société

Animée par un insatiable appétit pour le cinéma, j’avais d’abord imaginé un bref billet sur le film Les Affamés de Robin Aubert. En dépit de mon intérêt quant à la singularité de ce cinéaste, il ne me semblait pas évident de commenter ce film dont je salue toutefois la particularité : naviguer avec brio à travers les codes de l’horreur et du fantastique dans le contexte de la cinématographie québécoise demeure une avenue pour le moins rarissime.

En tant que cinéphile, je crois résolument en la pertinence de visionner tout autant le cinéma de répertoire que celui qui s’adresse à un plus large public. C’est pour cette raison que l’écriture d’un bref commentaire sur la toute dernière production cinématographique de Denys Arcand me semblait aussi une avenue stimulante. Bien que tout semble a priori séparer ces deux films quant à leurs esthétiques cinématographiques, aux lieux des intrigues et aux thèmes abordés, ils proposent à leurs manières respectives un regard critique sur notre rapport à la société de consommation.

La société vue à la manière d’Aubert et d’Arcand

Mettant en scène des êtres déshumanisés qui érigent de hautes structures composées de meubles et d’objets hétéroclites à travers de vastes champs, Les Affamés semble proposer une certaine critique de la société de consommation. Une société de consommation qui, comme l’évoquait le philosophe Jean Baudrillard, se compose d’objets qui nous consomment. Au sein de cette dernière, l’objectivation des relations sociales, du corps et des individus a pris le pas sur le sujet et remplace le « monde réel » par des signes et des images, donnant ainsi l’illusion que le faux, l’image, le simulacre sont plus vrais que le réel lui-même.

Cette critique de la société de consommation, qui se déploie au sein des Affamés, semble résonner à travers la fascination qu’exerce cet amoncellement d’objets du quotidien sur ces êtres désormais zombifiés. Ces derniers s’immobilisent à plusieurs reprises devant cette force totémique sacralisant ce qui a été une société de consommation, qui a fini par détruire la société. Par ses structures et ses institutions, la société parvenait jadis à créer un tissu social suffisamment significatif agissant comme rempart à un individualisme exacerbé, individualisme symbolisé par ces zombies.

Ajoutons que les hautes structures se dressant au sein des Affamés, structures brillamment réalisées par la directrice artistique André-Line Beauparlant, rappellent par leur esthétique et leur symbolique Parc industriel, une installation éphémère in situ à l’angle des rues Sherbrooke et Clark, présentée il y a quelques années par le collectif artistique ATSA. Cette installation, qui prenait la forme d’un faux site touristique archéologique du futur, était composée de rebus et d’objets de consommation hétéroclites. Elle se voulait une invitation à découvrir notre civilisation déchue, permettant ainsi une foisonnante réflexion sur notre rapport aux objets, à l’environnement, à la société, au sacré, à l’autre. À l’instar de l’arche colossale composée de rebus qui se retrouvait à l’entrée du site Parc industriel, les imposantes structures principalement composées de chaises dans Les Affamés expriment la menace anthropologique que constitue le cycle de production infini sur lequel repose les sociétés comme la nôtre.

Pour sa part, La Chute de l’empire américain présente une critique du consumérisme et du capitalisme financiarisé, se déclinant cette fois à travers une explication didactique des évasions fiscales et par le tourment de ce jeune doctorant en philosophie qui, après avoir été témoin d’un vol à main armée raté, ne peut s’empêcher de s’emparer des deux sacs remplis de billets de banque qui s’offrent à lui. Quelques questions le taraudent alors : comment trouver le moyen de conserver plus de 10 millions de dollars en liquide sans alerter quiconque et pourquoi ne pas utiliser ce montant d’argent pour faire le bien ?

La réponse qu’offre Arcand à travers les actions de ses trois principaux personnages – le livreur-philosophe, l’escorte se présentant à ses clients sous le nom d’Aspasie (du nom de la courtisane cultivée qui a eu une certaine influence sur la politique dans l’Athènes antique) et l’ex-détenu-justicier – demeure décevante. Les bonnes actions de ces personnages s’adonnant à la charité ne reposent que sur des bases individuelles empêchant d’envisager une action collective et politique.

La voie empruntée par Aubert semble plus subtile, mais quelque peu nihiliste. Devant l’effondrement de la société comme pouvoir collectif nous liant inexorablement les uns aux autres par la force régulatrice de ses diverses institutions, il ne reste que des individus ne pouvant compter que sur eux-mêmes rencontrant sur les routes sillonnées par quelques rares vivants non zombifiés bien peu d’élans de solidarité.

Le langage face aux dérives

Il m’apparaissait pertinent de terminer ce billet en proposant quelques brefs commentaires sur le rapport au langage à travers ces deux films. L’œuvre contemplative d’Aubert trouve sa beauté et sa singularité par un travail sonore discret et pourtant bien présent, quelques magnifiques plans d’Ham-Nord et le peu de mots échangés par ses personnages. Ne pourrions-nous pas voir à travers les silences qui habitent ce film un écho à la difficulté de dire, de mettre en mots ce à quoi les humains font face lorsqu’il n’y a plus de cadre (de société) pouvant les accueillir et donner du sens ?

À l’économie de mots qui dessinent les pourtours cinématographiques des Affamés s’oppose, au sein de La Chute de l’empire américain, un déferlement de citations de quelques grands philosophes. Les dialogues des personnages, écorchant tantôt les politicien·ne·s de tous les horizons, tantôt les militant·e·s de gauche et les magnats de la finance, ne soutiennent que très rarement les pensées des grands philosophes cités. Des citations sont lancées, mais rarement approfondies à travers les conversations ; elles servent plutôt de répliques à une blague ou s’offrent comme amorces ou chutes à certaines scènes. La scène d’ouverture du film où le doctorant en philosophie se désole en discutant avec sa copine de la société de consommation, du pouvoir de l’argent, du manque d’intelligence et d’érudition de celles et ceux qui colonisent le petit écran et le monde de la finance demeure l’une des seules scènes où les citations de certains philosophes ne font pas uniquement office d’ornementations.

Malgré certaines critiques pertinentes portées par les personnages quant à la valeur donnée à l’argent, aux dérives d’un capitalisme financiarisé et de la rectitude politique, cette proposition cinématographique manque indéniablement de finesse. À l’image de la société de consommation, les dialogues restent en surface, réduisant ainsi la critique. De surcroît, le défilé tapageur de vedettes québécoises, les plans plutôt convenus de la ville de Montréal et les citations intellectuelles rarement approfondies laissent peu de place à ce qui m’interpelle davantage comme cinéphile : une œuvre qui dépasse la critique didactique. Le dernier plan d’Arcand trouve toutefois une certaine résonnance politique : à travers les quelques visages d’itinérants autochtones qui y défilent, une illustration peut-être de trop d’années d’humiliations, d’appropriations, de dominations par divers pouvoirs institutionnels invisibilisant les nations autochtones et les réduisant au silence.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème