Ces censures qu’on ne saurait voir

No 76 - oct. / nov. 2018

Actualité

Ces censures qu’on ne saurait voir

La censure sévit au Québec. La rectitude politique et les pressions de groupes d’intérêt particuliers viennent miner la liberté d’expression de courageuses personnes qui cherchent à briser l’immobilisme ambiant.

« Vous parlez à un peuple qui connaît la censure ; nous avons été censurés pendant 400 ans » - Kim O’Bomsawin, documentariste autochtone [1]

En août dernier, la première campagne publicitaire de la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux a été refusée par la Société de transport de Montréal, cette dernière prétextant que la publicité était « mensongère, alarmante et dénigrante ». L’affiche montrait un porc derrière une cage et qualifiait la souffrance infligée aux animaux d’élevage industriel de « cruelle, inhumaine et intolérable ».

Le même mois, un comité indépendant formé par le gouvernement Couillard a statué que le déploiement sécuritaire lors du sommet du G7 au printemps dernier était excessif, qualifiant certaines méthodes de « troublantes  » et «  d’entrave déraisonnable » à la liberté d’expression (on souligne que dans plusieurs rassemblements, il y avait un policier par manifestant).

Toujours en août, la commissaire scolaire de Montréal Violaine Cousineau (élue par la population, doit-on le rappeler) a été blâmée pour manquement à son « devoir de loyauté » en raison de sa dénonciation des conditions de travail des enseignant·e·s du primaire et du secondaire et de son appui aux profs dans la négociation de leur contrat de travail.

Le devoir de loyauté fait également partie intégrante du Code du travail et est régulièrement invoqué pour museler des employé·e·s et même des représentant·e·s syndicaux qui critiquent publiquement leur employeur. En mai 2017, Yvan Larochelle, vice-président de son syndicat local affilié au SFPQ, a été suspendu pendant dix jours par le ministère des Transports du Québec pour avoir dénoncé à la radio le recours à la sous-traitance. Larochelle a récemment obtenu gain de cause, mais de telles sanctions ont indéniablement un effet dissuasif.

Revenons à l’été dernier (grosse saison pour la censure, n’est-ce pas ?). En juillet, la Ville de Québec a retiré 200 pancartes préélectorales d’une coalition réunissant six organisations syndicales, arguant que son règlement d’urbanisme interdit l’affichage de nature politique en dehors des périodes électorales. La Ville a menacé les syndicats d’une amende de 2 000 $ par jour par affiche (soit 400 000 $ par jour au total) si ces derniers les replaçaient.

La poursuite de Richard Martineau contre le média indépendant Ricochet, pour la somme de 350 000 $, a toujours cours. Selon la rédactrice en chef Gabrielle Brassard-Lecours, cette poursuite met en danger la survie du média. Martineau appuie indéfectiblement le journal français Charlie Hebdo, même lorsque celui-ci publie en couverture la caricature d’un musulman se faisant cribler de balles, mais ne semble pas apprécier une chronique satirique qui annonce sa mort.

Quand on remonte un peu plus loin dans l’histoire, on trouve d’autres exemples inquiétants. Pensons à Sylvie Therrien, mise à pied d’Emploi et développement social Canada en 2013 pour avoir révélé à des journalistes l’existence de quotas imposés aux enquêteurs de l’assurance emploi, ou à la saga entourant le livre Noir Canada publié chez Écosociété, qui s’est terminée en 2011 par le retrait du livre de la vente en raison de la poursuite d’une compagnie minière.

La situation est tout aussi préoccupante aux États-Unis. On évoque souvent le cas d’ étudiant·e·s gauchistes, antifascistes et antiracistes doctrinaires qui feraient régner la terreur sur les campus, mais une étude a dénombré 60 incidents variés liés à la liberté d’expression en deux ans, sur un total de 4583 collèges et universités. Une autre étude montre qu’entre 2015 et 2017, ce sont surtout des professeur·e·s de gauche qui ont été licencié·e·s pour leur discours [2]. Il va sans dire qu’un licenciement est une sanction difficilement comparable à l’annulation d’une conférence.

Toujours aux États-Unis, Reality Winner, lanceuse d’alerte de la National Security Agency, a récemment été condamnée à 63 mois de prison, la plus longue sentence à ce jour accordée par une cour fédérale américaine pour avoir fait parvenir de l’information à un média. Winner avait transmis au média The Intercept des documents montrant qu’il y avait eu une cyberattaque russe, quelques jours avant l’élection présidentielle, sur un logiciel de vote.

Indignation sélective

Tous ces exemples suscitent en moi la même question : pourquoi le « commentariat » québécois ne s’est-il pas indigné de toutes ces atteintes à la liberté d’expression ? Comment expliquer que ce soit la controverse autour de deux pièces de théâtre de Robert Lepage (SLAV et Kanata) qui aient plutôt suscité un tel tollé ? Francis Dupuis-Déri relève que « la pièce SLAV a été l’objet de plus de 150 textes dans les trois principaux journaux francophones [Le Journal de Montréal, La Presse et Le Devoir] en un peu plus de 30 jours [3] ».

La question mérite d’être soulevée parce que les exemples mentionnés ci-haut sont des cas non ambigus de censure, contrairement aux pièces de Lepage. En effet, les victimes ont reçu des sanctions tangibles : retrait complet d’un espace public, risque d’amendes, suspension, licenciement, arrestation, violence policière, peine de prison. Pour sa part, Robert Lepage a certes perdu des soutiens financiers ou organisationnels, mais ses pièces ne sont absolument pas interdites : aux dernières nouvelles, la pièce SLAV sera reprise dans plusieurs villes du Québec et la pièce Kanata sera bel et bien présentée au Théâtre du Soleil de Paris, au cœur de la métropole française.

Cette indignation sélective ne pose pas seulement problème lorsqu’on compare les sanctions, mais aussi lorsqu’on observe le statut social des personnes visées. Les victimes de censure présentées ci-haut sont des personnes bénéficiant de peu de tribunes dans notre société, telles que des lanceurs d’alerte, des militant·e·s pour les droits des animaux, syndicaux ou critiques du capitalisme. En comparaison, Robert Lepage, Un De Nos Grands™, bénéficie d’un prestige considérable. La défense de la liberté d’expression contre la censure ne devrait-elle pas être dirigée prioritairement en soutien aux personnes disposant de peu de reconnaissance publique ?

Il est nécessaire d’expliquer ce déséquilibre dans le traitement de ces cas particuliers. Je propose l’hypothèse suivante : pour une large part de notre intelligentsia nationaliste conservatrice, les droits et libertés sont seulement dignes d’être défendus lorsqu’ils portent atteinte à l’identité québécoise, à la reproduction d’un certain récit national ou à des valeurs posées d’emblée comme étant les « nôtres ». En cela, les clivages qui se sont manifestés cet été autour de SLAV et Kanata me semblent tout à fait similaires à ceux observés lors de la crise des accommodements raisonnables en 2006-2007 et lors des débats autour de la « charte des valeurs » du Parti Québécois en 2013-2014. L’égalité hommes-femmes, la laïcité et maintenant la liberté d’expression ont tour à tour été instrumentalisées par une droite qui n’en a que faire, sauf lorsqu’elle permet de renforcer la culture dominante et de stigmatiser, intimider et marginaliser des communautés minoritaires ou racisées. L’été 2018 nous a montré que non seulement les Musulman·e·s, mais aussi les Afro-Descendant·e·s et même les Autochtones peuvent se retrouver ciblé·e·s par cette croisade.

Comme pour la laïcité et l’égalité hommes-femmes, cette récupération conservatrice de la défense de la liberté d’expression a créé des divisions profondes au sein de la gauche québécoise, qui a sincèrement à cœur ces principes fondamentaux. Or, c’est justement parce que nous les avons à cœur qu’il faut refuser de les voir ainsi détournés au bénéfice des privilégié·e·s et retournés contre les plus marginalisé·e·s de notre société. Gardons à l’esprit cette lumineuse formule de James Baldwin : «  I can’t believe what you say, because I see what you do ».


[1Citée dans T’cha Dunlevy, « Robert Lepage’s Kanata : Indigenous leaders ‘hurt’, frustrated after talks », Montreal Gazette, 20 juillet 2018. Ma traduction.

[2Zack Beauchamp, « Campus free speech problem : left-wingers being fired for their opinions », Vox, 3 août 2018.

[3Francis Dupuis-Déri, « Liberté d’expression : choisir ses causes », Ricochet, 10 août 2018.

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