Les commissaires scolaires, qu’ossa donne ?

Dossier : Ouvrir l’école

Dossier : Ouvrir l’école

Les commissaires scolaires, qu’ossa donne ?

Le célèbre numéro « Les unions qu’ossa donne ? » d’Yvon Deschamps mettait en scène un ouvrier aliéné au point de ne plus savoir distinguer entre les forces qui cherchent à l’écraser et celles qui peuvent l’aider à s’émanciper. Cette situation pourrait-elle malheureusement s’appliquer à la façon dont l’imaginaire collectif perçoit aujourd’hui les commissaires scolaires ?

Tour à tour ronds-de-cuir, dilapidateurs des fonds publics et grands voyageurs aux frais du contribuable, les commissaires sont réputés illégitimes (parce qu’élu·e·s par un faible pourcentage de la population), ignares (parce que de leur tour d’ivoire, elles et ils ne voient pas la réalité des écoles), voire carrément nocifs (quand elles et ils appliquent sur le terrain les compressions imposées par un palier supérieur).

L’imaginaire collectif n’a pas totalement tort : oui, les commissaires scolaires peuvent être tout cela. Et pis encore. Comme tous les élu·e·s, tous gouvernements confondus, ils peuvent être incompétents, obtus et serviles. Ils peuvent se servir du scolaire comme d’un tremplin vers d’autres postes électifs. Et ils peuvent ne pas s’y connaître en éducation. Mais, tout comme le personnage d’Yvon Deschamps méconnaissait la force organisationnelle que constitue le syndicalisme, l’imaginaire collectif ne réalise pas non plus quel formidable et puissant levier de changement peut constituer la présence des commissaires scolaires dans le réseau public.

Aux origines de la fonction

1841. C’est l’année où est votée une loi qui tente d’organiser « un réseau d’écoles publiques placées sous la gouverne de conseillers municipaux nommés par le gouvernement et de commissaires élus par le peuple  », selon les mots de Robert Gagnon dans son Histoire de la Commission des écoles catholiques de Montréal. Dès les balbutiements de ce qui deviendra le réseau public actuel, les commissaires ont pour mission de veiller à la scolarisation des moins nantis (les plus aisés pouvant déjà compter sur la présence de nombreuses écoles privées).

Ironiquement, dès le départ, la fonction de commissaire implique aussi de décrier le manque de ressources et le manque de collaboration des autres paliers gouvernementaux, de recevoir les plaintes des parents et de forcer la main aux instituteurs et institutrices pour qu’ils et elles scolarisent aussi les enfants les plus pauvres.

Aujourd’hui

De 2010 à 2015, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) a dû subir des compressions majeures imposées par Québec. Menacée de démantèlement, de tutelle, d’abolition du siège de ses élu·e·s, elle a fini par plier et par se soumettre à un plan de retour à l’équilibre budgétaire dicté par des firmes comptables. Le résultat de ce traitement-choc, nous le vivons encore dans nos écoles : des services atrophiés, des enseignant·e·s épuisé·e·s, des conditions matérielles déplorables.

Sur le plan politique, les élu·e·s de la CSDM ont vécu dans le déchirement toute cette période. À la dernière élection scolaire, en 2014, les élu·e·s du Mouvement pour une école moderne et ouverte (MEMO) ont emporté tous les sièges en promettant de tenir tête au gouvernement. Or, en 2016, au moment de voter de nouveau un budget de compressions, ce sont deux clans qui se sont opposés : ceux et celles qui refusaient de voter ce budget, arguant qu’il allait encore une fois mettre à mal nos écoles, et ceux et celles qui l’appuyaient, s’en remettant à leurs obligations de « bons gestionnaires ». Nous avons été trois à nous opposer à ce budget et à provoquer, par le fait même, la scission du MEMO.

Depuis 2016, nous siégeons donc comme indépendant·e·s au conseil des commissaires de la CSDM et nous y défendons une totale autonomie face aux paliers supérieurs. Oui, les commissions scolaires sont des « créatures » du gouvernement du Québec, mais non, elles ne sont pas tenues d’en être le bras armé. Oui, nous devons parfois refuser de jouer le rôle qui est attendu de nous (celui de fidèles vassaux de Québec) pour se faire objecteurs de conscience.

Au service des parents

Comme en 1841, le ou la commissaire scolaire a pour mandat d’être à l’écoute des familles montréalaises. Il ou elle reçoit bon nombre de sollicitations issues des familles de sa circonscription et sert souvent de pont entre les citoyen·ne·s et les fonctionnaires en ce qui concerne les problèmes de transport, de choix d’école, d’accès aux services éducatifs, etc. Ces questions qui surgissent immanquablement durant le parcours scolaire d’un enfant et qui ne se résolvent pas toujours dans l’enceinte de l’école finissent dans la boîte vocale du commissaire ou sur son mur Facebook.

En tant que commissaires indépendant·e·s, nous sommes actifs sur les réseaux sociaux. Ceux-ci permettent une interaction quotidienne avec les parents et avec tous ceux et celles que les questions éducatives intéressent. Construire une école dans Griffintown ? dans Angus ? au centre-ville ? sur le terrain des Sœurs Grises ? Et quelle école ? une école « autonome » ? une école en location ? Ces enjeux qui surgissent dans l’espace public et qui intéressent au premier chef les parents peuvent et doivent faire l’objet de prises de position de la part des élu·e·s scolaires.

Dans la compréhension de nos responsabilités actuelles, ces prises de position publiques permettent aussi une reddition de comptes efficace et régulière auprès de nos concitoyen·ne·s, une reddition qui va immensément plus loin que ce qu’implique le rituel du passage à l’urne aux quatre ans.

Scolariser les moins nantis

Cet aspect de notre travail ne se manifeste plus de la même façon qu’en 1841, alors qu’on devait forcer des enseignant·e·s eux-mêmes passablement désargenté·e·s à accueillir dans leur classe des enfants démunis. En 2018, cependant, le travail de l’élu·e scolaire continue de tourner, en grande partie, autour des questions d’équité et de redistribution des richesses.

Les frais scolaires exigés des parents permettent-ils aux plus pauvres d’avoir accès aux mêmes projets particuliers et aux mêmes sorties éducatives qu’en milieu plus aisé ? Les repas devraient-ils être offerts gratuitement dans toutes les écoles ? Devrions-nous continuer de tolérer des services de garde à plusieurs vitesses (où certaines familles paient pour avoir accès à des activités que d’autres ne peuvent pas s’offrir) ?

Les exemples sont légion. Ils permettent de voir comment les commissaires peuvent choisir de reconduire des façons de faire ou peuvent, au contraire, les remettre en question. Choisir le deuxième camp, c’est assurément s’engager dans des dialogues parfois houleux avec nos concitoyen·ne·s, avec l’establishment ou avec le ministère de l’Éducation afin de remettre en question les privilèges acquis. Et ces privilèges sont bien ancrés, comme en témoigne l’existence persistante d’un réseau public amaigri et édulcoré aux côtés d’un réseau parallèle : celui de l’école privée subventionnée.

Critiquer les commissaires scolaires ne date pas d’hier. En 1841, on déplorait que la moitié d’entre eux soient analphabètes ! Aujourd’hui, les politicien·ne·s promettent leur disparition et entretiennent un portrait peu flatteur à leur égard. Mais comme le dit Deschamps dans son monologue : demandons-nous bien si le bon boss sera meilleur le jour où ses chiens de garde l’auront quitté.

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