Changer le récit sur l’esclavage au Québec

No 86 - Décembre 2020

Exposition Fugitifs !

Changer le récit sur l’esclavage au Québec

Peu à peu, l’histoire afro-québécoise ressort de l’ombre dans laquelle elle avait été confinée par les historiens des siècles passés. Alors qu’elle remonte au 17e siècle, l’histoire de l’esclavage et de la présence afro-descendante sur le territoire québécois a d’abord été niée, pour ensuite être oubliée.

De l’arrivée d’Olivier Le Jeune à Québec (en 1629) jusqu’à la disparition de l’escalvage (au début du 19e siècle) dans ce qui était appelé le Bas-Canada, 4185 esclaves ont été répertoriés. Sur ce nombre, 2683 étaient autochtones, 1443 étaient afro-descendant·e·s ou africain·e·s et 59 d’origine non spécifiée. Ainsi le deux tiers des esclaves au Québec étaient autochtones et le tiers étaient noir·e·s.

Peu d’informations subsistent quant à l’apparence de ces personnes d’ascendance africaine qui ont peuplé le Québec depuis l’époque de la Nouvelle-France ; il n’y a ni peintures ni gravures. Toutefois, des documents existent décrivant de manière très précise leur habillement ainsi que leur physionomie : ce sont les avis de recherche publiés dans les journaux dans la deuxième moitié du 18e siècle.

Puisque le nombre des esclaves noir·e·s au Québec était assez faible, le seul moyen de résister à cette pratique était la fuite (à la différence des rébellions armées qui ont ponctué l’histoire du monde atlantique). Ainsi, quand un·e esclave s’enfuyait, il n’était pas rare que son propriétaire l’annonce dans les journaux afin de pouvoir le ou la retrouver. Une description détaillée de son allure et de certaines caractéristiques physiques accompagnait ces annonces afin de faciliter l’identification.

Humaniser les esclaves en fuite

L’exposition Fugitifs !, imaginée par le rappeur et historien Webster, a été présentée au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) d’avril à septembre 2019 [1]. Les 13 fugitifs et fugitives ont été illustré·e·s en 10 œuvres accompagnées de leur avis de recherche respectif. Les illustratrices et illustrateurs Paul Bordeleau, D. Mathieu Cassendo, Djief, Em, MALICIOUZ, Caroline Soucy, Richard Vallerand, ValMo et Amel Zaazaa ont contribué à redonner vie à des personnes invisibilisées à travers l’histoire.

En lisant les descriptions de l’époque, nous apprenons qu’Ismaël avait l’air triste, que Lowcanes avait de longs cheveux noués derrière la tête, que Bett a quitté enceinte et proche de son terme, que Jack avait une grosse barbe et un « toupet relevé », que Nemo était marqué par la variole et que Lydia était « grosse et bien prise ». Nous pouvons aussi identifier plusieurs stratégies de fuite : André est soupçonné de s’être enfui avec de faux papiers attestant de sa liberté, Ismaël se fait passer pour libre et Cash quitte avec plusieurs vêtements qui ne lui appartiennent pas, sûrement afin de pouvoir changer son apparence.

La langue devient aussi une caractéristique servant à les décrire : Bett parle anglais, français et allemand, André et Ismaël parlent tous deux hollandais et Jack parle encore avec un « accent de Guinée  » ce qui, tout comme Joe, indique qu’il est très probablement né en Afrique. Un autre élément révélateur de ces avis de recherche est le nombre de personnes métissées qu’on y retrouve. Sur les 13 fugitifs présentés, 5 sont désignés comme étant métissés : André, Bell, Jacob, Jane et Lydia. Le métissage en esclavage résultait toujours des violences sexuelles commises par les propriétaires.

Fugitifs ou résistants ?

Cette exposition s’inscrit dans une volonté de rendre accessible l’histoire afro-québécoise au plus grand nombre possible et de la sortir de la niche des seul·e·s passionné·e·s de cette discipline. Il est important de créer des repères afro-québécois et canadiens attestant de l’histoire de l’esclavage et de cette présence depuis les débuts de la Nouvelle-France. Bien des gens peuvent nommer les champs de coton du sud des États-Unis, mais combien savent comment cette histoire s’est articulée dans la vallée du Saint-Laurent ?

Fugitifs ! permet ainsi de réhumaniser cette partie de la population qui, par son statut d’esclave, était reléguée au rang de bien meuble, éclipsée par l’aura historique de leurs propriétaires. Les extraits d’archives et les commentaires présentés visent aussi à célébrer la résistance de ces esclaves, à les présenter non pas comme des victimes passives, mais bien comme des humains prêts à tout tenter pour échapper à l’ignominie d’une telle condition. Cette perspective inscrit les fugitif·ve·s dans la droite lignée des résistant·e·s et militant·e·s défenseur·euse·s des droits et libertés.

Un projet éducatif pour contrer le racisme contemporain

Engagée dans la lutte au racisme et à la discrimination depuis ses origines, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse s’est alliée à Webster pour assurer une plus grande diffusion de l’exposition. Un micro-site, une série de balados et l’ensemble du matériel sont désormais disponibles en ligne en version bilingue (www.fugitifs.ca).

S’inscrivant dans le cadre de la Décennie des personnes d’ascendance africaine (2015-2024), cette collaboration a également permis de développer une trousse pédagogique conjointement avec Webster et Amel Zaazaa, formatrice et conférencière en pratiques anti-racistes. La démarche d’animation proposée dans cette trousse permet d’enseigner les origines du racisme (notamment dans les écoles), de réfléchir à ses manifestations contemporaines sous l’angle des droits de la personne, puis d’agir collectivement afin de l’enrayer.

Le projet Fugitifs ! jette donc un éclairage nouveau sur notre histoire, qui permettra sans doute à de nombreux·ses jeunes et moins jeunes de mieux comprendre les dynamiques du présent. En effet, malgré la disparition de l’esclavage au Canada comme au Québec depuis plus de deux siècles, cette histoire continue de régir les rapports sociaux en opérant une différenciation basée sur l’idée de « races ».

Car le racisme est toujours bien présent. Il perpétue les préjugés hérités de l’histoire esclavagiste et coloniale qui est la nôtre, et reproduit de génération en génération les inégalités socio-économiques qui désavantagent toujours les personnes afro-descendantes et racisées ainsi que les peuples autochtones.

Ces rapports de pouvoir inégalitaires se sont structurés à travers les années pour prendre de nouvelles formes. Ils se traduisent aujourd’hui dans toutes les sphères de notre société (culturelle, politique, économique, éducationnelle…) et conduisent parfois à des gestes discriminatoires, dont les crimes haineux et le profilage racial.

Plusieurs données sont éloquentes à ce propos et démontrent qu’il existe bel et bien du racisme systémique, qui touche particulièrement les personnes noires et autochtones. Comme le souligne Robyn Maynard dans son livre NoirEs sous surveillance [2], aujourd’hui l’emprisonnement massif des personnes noires, la ségrégation spatiale dans les quartiers urbains, la pauvreté ainsi que le placement disproportionné des enfants noirs dans des institutions étatiques, tout comme la mort des Noir·e·s aux mains de la police, font écho à ce passé. La mort de Joyce Echaquan dans des circonstances tragiques au mois d’octobre dernier n’a fait que nous rappeler les répercussions dévastatrices du racisme systémique sur la vie de milliers de personnes autochtones.

Ces constats sont la preuve que notre présent est une résonance du passé. Ignorer ou renier cette partie de l’histoire nous ampute d’une richesse que nous pourrions embrasser dans toute sa complexité pour nous fournir les clés de compréhension et d’analyse de ce qui se joue dans notre société. Nous espérons que l’exposition Fugitifs ! ainsi que la trousse pédagogique qui l’accompagne fourniront les outils nécessaires pour comprendre le racisme d’hier et d’aujourd’hui et pour promouvoir une société égalitaire basée sur le respect des droits de la personne.

Fugitifs ! : Une exposition sur la présence de personnes d’ascendance africaine au Québec et leur résistance à l’esclavage.


[1L’exposition a été nominée en 2019 pour le Prix Droits et Libertés de la CDPDJ, et le MNBAQ a reçu en 2020 le Prix d’Excellence de l’Association des musées canadiens pour l’avoir présentée.

[2Montréal, Mémoire d’encrier, 2018, 464 p.

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